Économie scientifique

17 août 2022

098 - Le rapport Meadows : Conclusions.

Les différents scénarios présentés dans Les limites de la croissance par l’équipe Meadows montrent que l’effondrement ne peut être évité au cours du XXIe siècle que par une transition vers un équilibre soutenable où le monde opte dans son intégralité à la fois pour une limitation des naissances à deux enfants par couple en moyenne, pour une limitation de la production industrielle à un niveau correspondant pour tous à une vie convenable mais sans excès, et par une mise en œuvre concertée de technologies efficientes dans l’utilisation des ressources et la réduction de la pollution. Mais le Scénario 9 de l’équipe Meadows a été conduit sur la base d’une mise en œuvre de ces dispositions à partir de 2002. Nous sommes une vingtaine d’années plus tard et, à peu de choses près, rien de tout cela n’a encore été mis en place. Et les auteurs de Les limites de la croissance alertent sur le fait que « chaque fois que la transition vers un équilibre soutenable est repoussée d’un an, l’intérêt des compromis et des choix qui resteront possibles une fois la transition achevée s’en trouve réduit. » [1]

On peut avoir une idée du degré des conséquences de ces 20 nouvelles années de retard – c’est-à-dire du niveau auquel les choses s’aggravent avec la durée de la poursuite de l’inaction – grâce au Scénario 11 proposé dans l’ouvrage de l’équipe Meadows. Dans ce scénario les auteurs étudient ce qu’il devrait advenir si la mise en place des mesures du Scénario 9 ne s’est pas produite en 2002, mais intervient vingt années plus tard, en 2022.

(Le Scénario 10 présente l’évolution tout en douceur de la situation si la mise en œuvre s’était opérée en 1982. Aujourd’hui cela ne présente plus d’intérêt pratique, sinon pour nourrir des regrets.)

098

À propos de la mise en œuvre des mesures en 2022 les auteurs décrivent succinctement ainsi l’interprétation des résultats donnés par World3 (contrairement aux scénarios précédents il n’y a pas de graphique des résultats dans le livre) :

« … il est trop tard pour éviter le déclin. Ces 20 années [de retard] permettent en effet à la population d’atteindre les 8 milliards d’habitants bien plus tôt que dans le Scénario 9. Cette activité industrielle plus soutenus à laquelle s’ajoute ce retard de 20 ans dans la mise en place de technologies de contrôle de la pollution débouchent sur une crise de la pollution. Cette dernière entraîne la baisse du rendement agricole, la quantité de nourriture par habitant chute et avec elle l’espérance de vie et la population. Attendre 20 ans supplémentaires avant d’entamer une orientation vers la durabilité réduit les possibilités qui s’offrent au monde comme nous l’avons simulé, qui se retrouve embarqué dans une expérience chaotique et finalement sans issue. Les politiques autrefois adéquates ne suffisent désormais plus. » [2]

Un peu plus loin les auteurs donnent leur vision de ce qui différencie société durable et non durable :

« … La différence entre une société durable et la récession économique actuelle, c’est un peu comme la différence entre une voiture qu’on arrête délibérément au moyen de ses freins et une voiture qui s’arrête parce qu’elle a heurté un mur de brique. Lorsque les économies actuelles connaissent un dépassement, elles basculent trop rapidement et de façon trop inattendue pour que les individus et les entreprises aient le temps de se recycler, se réimplanter ou s’adapter. Alors qu’une démarche volontaire vers la durabilité serait suffisamment lente et préparée pour qu’individus et entreprises puissent trouver leur place dans la nouvelle économie.

Une société durable n’est pas non plus condamnée à retourner à l’âge de pierre technique ou culturel. Au contraire : libérée de toute crainte et de toute avidité, elle ferait la part belle à la créativité humaine. La société et l’environnement n’ayant pas à supporter le coût élevé de la croissance, la technologie et la culture pourraient s’épanouir… » [3]

Une petite touche d’optimisme vient malgré tout agrémenter l’analyse finale :

« … L’une des représentations mentales actuelles les plus étranges est celle qui veut qu’une société où dominerait la modération serait obligatoirement régie par un État autoritaire et centralisé. Ce type de contrôle n’est ni possible, ni souhaitable, ni nécessaire dans une économie durable…

Une imagination débordante n’est pas nécessaire pour concevoir un minimum de règles sociales… qui rendent possible l’évolution, la créativité et le changement, et octroient bien plus de libertés que ce que pourra jamais faire un monde qui continue à se heurter à ses limites ou à les dépasser. Parmi ces règles, l’une des plus importantes s’accorderait parfaitement avec la théorie économique : elle associerait connaissance et réglementation… de façon à ce que le prix d’un produit reflète tous les coûts qui ont permis de le produire (y compris les effets secondaires d’ordre social et environnemental)… » [4]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; p. 397.

[2] Ibid ; pp. 400 et 401.

[3] Ibid ; p. 409.

[4] Ibid ; pp. 410 et 411.

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23 juillet 2022

097 - Le rapport Meadows : World3, Scénario 9 - Réduction des naissances, niveau de vie sans excès et technologies efficientes.

Les extraits de Les limites à la croissance cités ici présentent les résultats de World3 obtenus en combinant conjointement une limitation de naissances, un mode de vie généralisé suffisant mais sans excès et des technologies qui utilisent les ressources de manière bien plus efficiente qu’aujourd’hui.

« Pour demeurer soutenable, le monde du Scénario 8 ne peut pas se contenter de contrôler la croissance : il doit abaisser son empreinte écologique en-dessous de la capacité de charge de l’environnement et il doit accentuer sa restructuration sociale grâce à une exploitation concertée et appropriée du progrès technologique.

[Ainsi] dans le Scénario 9… [le monde] développe, finance et utilise des technologies… [qui] permettent d’améliorer l’efficience de l’utilisation des ressources, de réduire les émissions de pollution par unité de production industrielle, de contrôler l’érosion des terres et d’augmenter le rendement agricole jusqu’à ce que la quantité de nourriture par habitant atteigne le niveau souhaité.

Nous partons du principe… que ces technologies ne sont efficaces qu’après une période de développement de 20 ans… Dans la société plus mesurée du Scénario 9, la population croît plus lentement et il n’est pas nécessaire de consacrer du capital à la poursuite de la croissance ni à la résolution de problèmes survenant en cascade, si bien que les nouvelles technologies peuvent recevoir un soutien plein et entier. Mises en œuvre tout au long du siècle, elles réduisent de 80 % l’utilisation de ressources non renouvelables par unité de production industrielle et de 90 % la pollution générée par unité de production. Et comme la production industrielle est maîtrisée, ses gains ne sont pas consacrés à l’augmentation de la croissance et profitent donc entièrement à la baisse de l’empreinte écologique.

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L’augmentation régulière du rendement agricole marque une légère pause durant la première moitié du XXIe siècle, car la pollution s’accentue (un effet avec retardement des émissions rejetées à la fin du siècle précédent… ). Mais à partir de 2040, la pollution baisse à nouveau grâce à des technologies plus efficaces. Le rendement agricole retrouve alors son niveau d’avant et s’améliore lentement tout au long du reste du siècle.

Dans le Scénario 9, la population se stabilise en dessous des 8 milliards d’individus, ces derniers conservent le niveau de vie matériel qui leur convient pendant tout le siècle. L’espérance de vie est élevée… À la fin du XXIe siècle, il y a assez de nourriture pour tous. La pollution connaît un pic, mais diminue avant d’avoir causé des dégâts irréversibles. Quant aux ressources non renouvelables, elles baissent si lentement que 50 % du stock de départ sont encore présents lors de l’année de simulation 2100.

[…]

La société durable présentée dans le Scénario 9… se compose de près de 8 milliards d’individus et dispose d’assez de nourriture, de produits de consommation et de services pour que chacun d’eux vive dans le confort…

Ce scénario renvoie l’image d’un monde non seulement possible, mais aussi souhaitable, selon nous. Un monde ô combien plus séduisant que ceux des autres scénarios du chapitre précédent qui poursuivent leur croissance jusqu’à ce que de multiples crises les en empêchent… » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 392-397.

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29 mai 2022

096 - Le rapport Meadows : World3, Scénario 8 - Réduction des naissances et mode de vie de suffisance.

Les extraits suivants exposent les résultats de World3 obtenus avec à la fois un contrôle des naissances et une élimination des niveaux de vie excessifs par l’adoption généralisée d’un mode de vie de suffisance. Il faut entendre par cela sur un plan pratique une augmentation du niveau de vie des populations pauvres.

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« Mais que se passe-t-il si, dans le monde, les individus décident de réduire non seulement le nombre de leurs enfants mais aussi leur mode de vie matériel ? S’ils visent un niveau de vie convenable mais pas excessif ? Ce changement structurel hypothétique est moins flagrant dans le monde actuel que le désir d’avoir moins d’enfants, mais il est loin d’être absent. C’est un changement prôné par toutes les religions ou presque ; il intervient non dans le monde physique ou politique, mais dans l’esprit et le cœur des populations, dans leurs objectifs et dans leur approche du sens de la vie. Un tel changement suppose que les individus se définissent un statut, retirent du plaisir et se fixent des défis en fonction d’objectifs autres que ceux d’une augmentation perpétuelle de la production ou d’une accumulation sans fin de richesses matérielles.

… [Le monde du Scénario 8] a décidé de se fixer comme objectif une production industrielle par habitant d’environ 10 % supérieur pour tout le monde à la moyenne mondiale de 2000. Cela se traduit concrètement par une avancée considérable pour les populations pauvres et par un changement des modes de consommation pour les populations riches. Ce monde modélisé est en outre censé atteindre cet objectif en réduisant ses investissements puisqu’il choisit de concevoir ses équipements de façon à ce que leur durée de vie soit rallongée de 25 %. La durée de vie moyenne du capital industriel est censée passer de 14 à 18 ans, celle du capital tertiaire de 20 à 25 ans, et celle des intrants agricoles de 2 à 2,5 ans.

… ces changements entraînent… qu’une moindre quantité de production industrielle doit être investie dans la croissance du capital et dans la compensation de la dépréciation puisque le capital a une durée de vie plus longue. Une part plus importante de la production est donc immédiatement disponible pour la consommation. En conséquence, entre 2010 et 2040, cette société hypothétique assure à chacun un niveau de confort matériel parfaitement approprié, mais sobre.

Mais cette économie n’est pas véritablement stabilisée. Elle se caractérise par une empreinte écologique au-dessus du niveau soutenable et elle est contrainte à un long déclin après 2040… lié à la pollution qui augmente encore pendant plusieurs dizaines d’années…

… l’environnement et les sols se détériorent progressivement. Une consommation limitée, une progéniture limitée et une certaine discipline sociale ne sont donc pas garantes à elles seules de la durabilité lorsqu’elles entrent en action trop tard, c’est-à-dire après que le système a dépassé ses limites. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 389-392.

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30 avril 2022

095 - Le rapport Meadows : World3, Scénario 7 - Réduction des naissances.

Nous examinons dans les extraits suivants les résultats obtenus avec World3 si, partout dans le monde, la taille moyenne d’une famille est de 2 enfants.

« World3 ne peut pas représenter la dynamique évolutive d’un système en pleine restructuration. Mais il peut servir à tester certains des changements les plus élémentaires opérés par une société qui décide de faire marche arrière par rapport au dépassement et de poursuivre des objectifs plus satisfaisants et plus durables que la perpétuelle croissance matérielle.

Dans le chapitre précédent, nous nous sommes servis de World3 pour voir ce qui se produit si la planète procède à des changements dans ses valeurs numériques et non dans sa structure. Nous avons intégré des limites plus élevées, des temps de réaction plus courts, des interventions plus rapides et plus soutenues de la part de la technique et de boucle d’érosion moins actives…

Les causes structurelles du dépassement sur lesquelles les hommes peuvent le plus agir sont celles que nous n’avons pas modifiées dans le chapitre 6 [scénarios 1 à 6], à savoir celles qui actionnent les boucles de rétroaction positives responsables de la croissance exponentielle de la population et du capital physique. Il s’agit des normes, des objectifs, des attentes, des pressions, des incitations et des coûts qui poussent les individus à faire plus d’enfants que ce que le seuil de renouvellement exige. Il s’agit des croyances et des pratiques solidement ancrées en nous, qui nous entraînent à gaspiller davantage les ressources naturelles que l’argent, distribuer les revenus et la richesse de façon non équitable, à nous considérer avant tout comme des consommateurs et des producteurs, à associer statut social et confort matériel ou financier, et à définir les objectifs en fonction de ce qui nous permettra d’obtenir plus et non de donner plus ou d’obtenir ce qui est suffisant.

Dans ce chapitre, nous allons modifier les boucles de rétroaction positives qui entraînent une croissance exponentielle dans le système mondial. Nous allons étudier comment sortir en douceur de l’état de dépassement. Pour cela, nous allons adopter une nouvelle perspective centrée non pas sur les technologies qui permettent de changer les limites, mais sur les objectifs et les aspirations qui président à la croissance…

… [Le Scénario 7] part de l’hypothèse que tous les habitants de la planète adoptent les mêmes choix en matière de procréation que ceux qu’ont faits, il y a longtemps déjà, environ 1 milliard d’individus dans les pays les plus développés.

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Pour produire ce scénario, nous avons fixé à 2 enfants la taille moyenne de la famille désirée par la population… Résultat [graphes de l’image jointe] : la population augmente lentement, mais suivant la dynamique de la structure des âges, la population atteint un pic à 7,5 milliards d’individus en 2040… Une politique prônant 2 enfants et efficace à l’échelle planétaire, introduite en 2002, réduit donc le pic démographique de moins de 10 %. L’explication tient au fait que, même en l’absence d’une telle politique, la population modélisée du début du XXIe siècle s’approche à grands pas d’un niveau de vie qui lui fait de toute façon souhaiter une famille réduite et grâce auquel elle a accès à des moyens de contrôle des naissances proches des 100 % d’efficience.

Ce pic démographique moins élevé a des effets positifs… Lors du pic, en 2040, la production de biens de consommation par habitant dépasse de 10 % celle du Scénario 2 [des ressources renouvelables plus abondantes qu’estimé], tout comme, à peu de choses près, l’espérance de vie, et l’approvisionnement en nourriture par habitant a augmenté de 20 %. C’est dû au fait que l’on a moins besoin d’investir pour répondre à la demande de consommation et de services d’une population plus restreinte, si bien que l’on consacre davantage d’investissements à la croissance du capital industriel… les années comprises entre 2010 et 2030 peuvent être qualifiées d’"âge d’or", le bien-être des hommes étant relativement élevé pour une population moins nombreuse.

Mais la production industrielle atteint un pic en 2040, puis baisse à peu près au même rythme que dans le Scénario 2 et rigoureusement pour les mêmes raisons. Les usines, plus nombreuses, émettent plus de pollution, ce qui se répercute de façon négative sur la production agricole. Il faut donc consacrer du capital à ce secteur pour maintenir la production de nourriture. Par la suite, après 2050, la pollution est telle qu’elle a un impact négatif sur l’espérance de vie. En résumé, ce scénario est celui d’une « crise de la pollution », car cette dernière, par son niveau élevé, empoisonne la terre, provoquant une pénurie de denrées alimentaires destinées à la population.

Ainsi, avec les limites et les technologies supposées dans le Scénario 7 et en l’absence de tout frein aux aspirations matérielles, ce monde ne peut même pas tolérer 7,5 milliards d’individus. On ne peut donc couper à l’effondrement si on ne stabilise que la population mondiale. La poursuite de la croissance du capital est tout aussi non soutenable que celle de la croissance démographique. Si elles ne sont pas contrôlées, chacune d’elles a pour conséquence une empreinte écologique qui dépasse la capacité de charge du globe. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 383-388.

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19 avril 2022

094 - Le rapport Meadows : La technologie et les marchés ne peuvent à eux seuls empêcher l’effondrement – Exemple de la pêche.

« L’histoire récente de la pêche dans le monde illustre bien à quel point la technologie et les marchés réagissent parfois de façon inappropriée lorsqu’on approche des limites. Dans le cas de la pêche mondiale, on s’est retrouvé en présence du cocktail "normal", composé de déni des limites, d’efforts croissants pour conserver le volume de capture traditionnel, d’expulsion des pêcheurs étrangers, de subventions attribuées aux pêcheurs locaux et, pour finir, de mise en place hésitante d’une réglementation. Dans certains cas, comme dans celui de la pêche à la morue sur la côte est du Canada, à laquelle font référence les citations ci-dessus, l’intervention de la société s’est produite trop tard pour préserver les ressources.

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La réglementation de la pêche concerne petit à petit la majeure partie des grandes pêcheries. L’ère des "océans en libre accès" touche certainement à sa fin. Les limites ne font plus de doute, et constituent aujourd’hui un aspect essentiel de la pêche dans le monde. Conséquence de la pénurie de ressources et de réglementation, les captures mondiales de poisson sauvage ont cessé d’augmenter. Dans les années 1990, l’ensemble des captures mondiales de poisson de mer à des fins commerciales avoisinait les 80 millions de tonnes par an… Nous ne saurons que dans un grand nombre d’années si ce palier est soutenable ou s’il annonce le début d’un effondrement. Vers 1990, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a estimé que les eaux de la planète ne pouvaient pas supporter une pêche commerciale dépassant les 100 millions de tonnes par an de ressources conventionnelles, un chiffre légèrement au-dessus du niveau constaté dans les années 1990.

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Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’aquaculture ait connu un rapide essor à la même époque et qu’elle produise aujourd’hui près de 40 millions de tonnes de poisson par an contre 13 en 1990. Un tiers du poisson consommé dans le monde vient à présent de l’aquaculture. N’est-ce pas là une belle réaction de la part du marché et de la technologie ? Cet essor de l’aquaculture n’est-il pas l’illustration de la faculté de la technologie et des marchés à résoudre les problèmes ? Pas vraiment, et pour trois raisons. La production de poisson représentait auparavant une source de nourriture ; elle est en train de devenir un exutoire. Le poisson et les autres espèces aquatiques nourrissaient auparavant les populations pauvres ; ils nourrissent aujourd’hui de plus en plus les riches. Les bancs de poisson sont neutres pour l’environnement ; les exploitations piscicoles sont catastrophiques.

Tout d’abord, les lieux de pêche en haute mer sont une véritable source de nourriture pour l’humanité, car ils permettent la transformation de simples plantes en une chair délicieuse. Les élevages de poissons, eux, ne représentent pas une source nette de nourriture ; ils ne font que convertir une forme de nourriture en une autre avec les inévitables pertes qui accompagnent chaque stade du processus. Les poissons d’élevage sont généralement nourris avec des céréales ou des farines de poisson. Deuxièmement, le poisson était auparavant une importante source de nourriture pour les populations pauvres, une source locale peu ou pas coûteuse. Les communautés pouvaient se rassembler et, au moyen d’outils simples, se procurer la nourriture dont elles avaient besoin. Les élevages de poisson, en revanche, sont destinés aux marchés où les profits sont les plus élevés. Le saumon et les crevettes d’élevage finissent dans les assiettes des populations riches et ne nourrissent plus les pauvres. Et la situation est rendue plus problématique encore par la destruction des ressources halieutiques côtières. De nombreux stocks locaux ont en effet disparu et les consommateurs situés loin de ces réserves font grimper les prix des stocks restants. Résultat : les pauvres ont moins de poisson à leur disposition. Enfin, l’élevage du poisson, des crevettes et d’autres espèces aquatiques produit d’importants dégâts sur l’environnement. À cause de cette activité, certaines espèces cultivées s’échappent dans la nature, les mers recueillent des déchets alimentaires et des antibiotiques, les virus se répandent et les zones humides côtières sont détruites. Et ces effets dévastateurs ne sont pas le fruit du hasard. Ils résultent du fonctionnement du marché : ce ne sont que des "externalités" qui n’affectent en rien les prix et les profits des principaux marchés halieutiques.

Plusieurs événements d’envergure illustrent le stress considérable qui pèse sur les pêches de la planète. En 1992, le gouvernement canadien a fermé toutes ses zones de pêche situées sur la côte est, y compris les pêcheries de morue. Elles étaient toujours fermées en 2003, car les stocks n’étaient pas suffisamment reconstitués. En 1994, la pêche au saumon au large de la côte ouest des États-Unis a été drastiquement limitée. En 2002, quatre pays bordant la mer Caspienne sont tombés d’accord pour mettre en place un dispositif de protection de l’esturgeon, qui donne le célèbre caviar, après que les captures annuelles sont passées de 22 000 tonnes dans les années 1970 à seulement 1 000 tonnes à la fin des années 1990. Les populations de thons rouges, qui vivent normalement 30 ans et atteignent 700 kg, ont baissé de 94 % entre 1970 et 1990. Quant au nombre total de captures dans les eaux norvégiennes, il n’est maintenu que parce que les poissons les plus prisés, qui ont disparu, sont remplacés par des espèces moins courues. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 370-374.

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28 février 2022

093 - Le rapport Meadows : Pourquoi la technologie et les marchés ne peuvent à eux seuls empêcher l’effondrement.

Nous ne pourrons plus éviter l’effondrement sans changer de système socio-économique. Les extraits de « Les limites de la croissance » exposés dans ce billet démontrent que la technologie et les lois du marché de l’actuel système ne peuvent désormais suffire à l’empêcher.

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« L’un des enseignements à tirer des 6 simulations précédentes est que dans un monde complexe et fini, lorsqu’on supprime ou repousse une limite pour permettre à la croissance de continuer, on en rencontre une autre. Et lorsque la croissance est exponentielle, cette autre limite arrive étonnamment vite. Il y a en fait des strates de limites. World3 n’en contient qu’un petit nombre. Le "monde réel", lui, en contient bien plus dont la plupart sont distinctes, ont des spécificités particulières et sont locales. Seulement quelques limites, comme celles qui concerne d’ozone ou le climat de la planète, ont une portée véritablement mondiale.
On pourrait s’attendre à ce que des zones différentes du "monde réel", en poursuivant leur croissance, rencontrent des limites différentes, dans un ordre différent et à des moments différents. Nous pensons pour notre part que ces limites successives et multiples se manifesteraient partout à la fois, comme cela se produit dans World3. Dans une économie de plus en plus mondialisée, une société qui subit un stress à un endroit envoie des ondes qui sont ressenties partout. De plus, la mondialisation accroît la probabilité que les différentes zones de la planète qui commercent activement les une avec les autres atteignent de nombreuses limites plus ou moins simultanément.

Le deuxième enseignement est que plus un pays parvient à retarder ses limites grâce à des adaptations économiques et techniques, plus il risque de se heurter à plusieurs d’entre elles à la fois. Dans la plupart des scénarios de World3, y compris dans beaucoup de scénarios que nous ne montrons pas ici, le système mondial ne finit pas par être totalement à court de terres, de nourriture ou de ressources ni par perdre totalement sa capacité à absorber la pollution. Ce qui finit par lui manquer, c’est sa capacité à s’en sortir.
La "capacité à s’en sortir" est représentée dans World3, quoique trop simplement, par la quantité de production industrielle qui peut chaque année être investie dans la résolution de problèmes. Dans le "monde réel", bien d’autres éléments déterminent la capacité à s’en sortir : le nombre d’individus ayant une formation ; leur motivation ; l’attention des politiques et leur détermination ; la capacité à accepter un risque financier ; la capacité des institutions à développer, diffuser et assurer la maintenance de nouvelles technologies ; les capacités de gestion ; la capacités des médias et des responsables politiques à rester concentrés sur les problèmes cruciaux ; le consensus parmi les électeurs sur les grandes priorités ; la capacité des individus à regarder loin devant pour anticiper les problèmes. Toutes ces facultés peuvent se développer avec le temps si la société investit dans leur développement. Mais à un moment ou à un autre, elles atteignent leur limite. Elles ne peuvent traiter qu’un certain nombre de difficultés. Des problèmes – qui pourraient pourtant en théorie être résolus individuellement – peuvent déborder "la capacité à s’en sortir" des hommes s’ils surviennent et se multiplient de façon exponentielle.
Le temps est en fait la limite suprême dans World3, et dans le "monde réel" aussi, selon nous. Si on lui laisse suffisamment de temps, l’humanité peut, à nos yeux, résoudre quasiment tous les problèmes. La croissance, surtout lorsqu’elle est exponentielle, est terriblement insidieuse, car elle réduit le temps de l’action efficace. Elle ne fait que stresser encore un système, de plus en plus vite, jusqu’à ce que les mécanismes, qui avaient fait leurs preuves lorsque le rythme était moins soutenu, se dérèglent.
… les marchés et les technologies ne sont que des outils au service des objectifs, de l’éthique et de l’horizon temporel de la société dans son ensemble. Si les objectifs implicites d’une société sont d’exploiter la nature, d’enrichir les élites et de faire fi du long terme, alors cette société développera des technologies et des marchés qui détruiront l’environnement, creuseront le fossé entre les riches et les pauvres et privilégieront les gains à court terme. En résumé, cette société va développer des technologies et des marchés qui vont précipiter son effondrement au lieu de l’éviter.
… les mécanismes d’ajustement ont un coût. Le coût de la technologie et des marchés dépend des ressources, de l’énergie, de l’argent, de la main d’œuvre et du capital. Ces coûts ont tendance à augmenter de façon non linéaire à mesure que l’on s’approche des limites. Ce phénomène explique lui aussi le comportement parfois surprenant d’un système.
… lorsqu’on s’attaque aux émissions d’oxyde d’azote, il est relativement peu coûteux de réduire de près de 50 % les émissions. Le coût augmente mais reste raisonnable quand on passe à près de 80 % et ensuite, on atteint une limite, un seuil au-delà duquel les coûts augmentent considérablement.
… On peut se permettre financièrement de diviser par deux la quantité de polluants par voiture, mais si le nombre de véhicule double, la quantité de polluants par voiture devra à nouveau être divisée par deux simplement pour conserver la même qualité de l’air. Deux doublements du nombre de voitures nécessitent une diminution de 75 % de la pollution et à trois doublement, c’est 87,5 % de la pollution qu’il faut éliminer.
C’est pourquoi à partir d’un certain moment, on ne peut plus dire que la croissance va permettre à l’économie d’être assez riche pour financer la dépollution. La croissance entraîne en réalité l’économie dans une augmentation non linéaire des coûts jusqu’au moment où toute dépollution supplémentaire ne peut plus être financée. » [1]
« De nombreuses raisons expliquent que les signaux du marché pétrolier n’aient pas encore informé utilement le monde sur les limites physiques sur le point d’être atteintes. Les autorités publiques des pays producteurs interviennent en effet pour faire monter les prix ; elles sont tentées de mentir au sujet de leurs réserves, c’est-à-dire de les gonfler afin d’être éligibles à des quotas de production plus élevés. De leur côté, les autorités publiques des pays consommateurs s’efforcent d’empêcher les prix de grimper. Elles peuvent pour cela mentir sur leurs réserves et les gonfler elles aussi afin de réduire le pouvoir politique des producteurs indépendants. Quant aux spéculateurs, ils peuvent amplifier la valse des prix. Les quantités de pétrole en surface prêtes à être utilisées exercent une bien plus grande influence sur les prix que celles qui, sous nos pieds, constituent les ressources futures. Le marché est sourd à toute idée de long terme et n’a que faire des sources et des exutoires ultimes jusqu’à ce qu’ils soient quasiment épuisés et qu’il soit trop tard pour appliquer des solutions satisfaisantes. » [2]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 360-364.
[2] Ibid ; p. 368.

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27 janvier 2022

092 - Le rapport Meadows : Les simplifications de World3.

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Le système socio-économique mondial est extrêmement complexe et le programme informatique World3 ne peut bien entendu que le représenter de manière simplifiée, et les simplifications sont très probablement assez optimistes comme nous le détaille l’extrait suivant. [1]

« Il faut se souvenir que World3 ne fait pas la distinction entre les zones riches et les zones pauvres de la planète. Tous les signaux d’une pénurie alimentaire, d’une pénurie de ressource et d’une accumulation de pollution concernent donc le monde dans son ensemble et suscitent des réactions qui mobilisent les facultés de défense du monde toujours dans son ensemble. Cette simplification rend le modèle très optimiste. Dans le "monde réel", si la faim touche avant tout l’Afrique, si la pollution frappe essentiellement l’Europe centrale, si la dégradation des sols se produit surtout dans les pays tropicaux et si les populations qui sont les plus touchées par les problèmes sont aussi celles qui ont le moins de ressources économiques ou technologiques pour y faire face, on enregistrera des délais très longs avant que les problèmes ne soient résolus. C’est pourquoi il peut arriver que le système "réel" ne réagisse pas avec autant de détermination et de réussite que le système World3.
Ce modèle, avec son marché qui fonctionne parfaitement et ses technologies appliquées avec douceur et avec succès (et dépourvues de tout effet secondaire négatif) est là encore très optimiste. Tout comme l’hypothèse selon laquelle les décisions politiques sont prises instantanément et sans entraîner aucun coût. Souvenons-nous également que World3 n’a pas de secteur militaire consommant de l’argent et des ressources qui iraient autrement à l’économie productive. Il n’y a pas non plus de guerre qui font des morts, détruisent le capital et les terres et engendrent de la pollution. Pas plus qu’il n’y a de querelles ethniques, de grèves, de corruption, d’inondations, de tremblements de terre, d’éruptions volcaniques, d’accidents nucléaires, d’épidémie de sida ni de problèmes environnementaux auxquels on ne s’attendait pas. Voilà pourquoi ce modèle est à bien des égards excessivement optimiste. Il représente le "monde réel" au maximum de ses potentialités.
D’un autre côté… nos hypothèses concernant les ressources que l’on peut découvrir, les terres que l’on peut exploiter et la pollution que l’on peut absorber sont peut-être trop restrictives. Ou au contraire trop optimistes. Nous nous sommes en tout cas efforcés de les rendre "réalistes" à partir des données dont nous disposions et de notre propre évaluation des possibilités techniques. »

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 357-359.

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14 janvier 2022

091 - Le rapport Meadows : Dépassement et effondrement.

Suite aux résultats du Scénario 1 présentés dans le précédent billet n°090, les auteurs de « Les limites de la croissance » nous livrent une analyse sur le sujet du phénomène de dépassement pouvant conduire à un éventuel effondrement dont voici quelques extraits dans le présent billet :

091-1

« Une population et une économie sont en dépassement lorsqu’elles puisent des ressources et émettent des polluants à un rythme non soutenable, mais ne se trouvent pas encore dans la situation où le stress qu’elles imposent aux systèmes vitaux est suffisamment fort pour qu’elles soient contraintes de réduire leur consommation ou leurs émissions. Autrement dit, l’humanité est en dépassement lorsque son empreinte écologique se situe au-dessus du niveau soutenable, mais n’est pas suffisante pour la pousser à déclencher les changements qui vont la faire baisser.

Le dépassement s’explique par un retard dans la réaction. Les décideurs d’un système n’obtiennent pas immédiatement l’information selon laquelle les limites ont été dépassées, ou ne la croient pas ou n’en tiennent pas compte. Le dépassement est possible, car des ressources dans lesquelles on peut puiser ont été accumulées… Plus le stock de départ est important, plus le dépassement peut durer longtemps. Si une société ne considère que les signaux relatifs à la disponibilité des stocks et non ceux portant sur la vitesse de reconstitution de ces derniers, elle est condamnée au dépassement.

L’inertie s’ajoute au retard des signaux et elle constitue une autre source de retard dans la réponse apportée à ces mêmes signaux. Étant donné le temps qu’il faut à une forêt pour repousser, à une population pour vieillir, à des polluants pour s’infiltrer dans l’écosystème, à des eaux polluées pour redevenir propres, aux machines pour se déprécier, ou aux individus pour s’instruire ou se recycler, le système ne peut pas changer du jour au lendemain, même après avoir perçu et accepté l’existence d’un problème… Les systèmes politiques et économiques de la planète ne regardent pas assez loin devant eux.

091-3

Ce qui fait que l’on passe du dépassement à l’effondrement est l’érosion, à laquelle s’ajoutent les non-linéarités. L’érosion est un stress qui s’amplifie si on n’y remédie pas rapidement… Les sols peuvent s’éroder sans que cela ait d’incidence sur les rendements des récoltes jusqu’à ce qu’ils deviennent moins profonds que la zone radiculaire des cultures. À partir de là, toute érosion supplémentaire débouche rapidement sur une désertification. L’existence de seuils rend les conséquences des temps de réaction encore plus graves…

[…]

091-2

Si une période de dépassement n’est pas obligatoirement suivie d’un effondrement, il faut toutefois prendre des mesures rapides et énergiques pour éviter ce dernier. Les ressources doivent tout de suite être protégées et leur consommation drastiquement réduite. Les niveaux excessifs de pollution doivent être abaissés et les taux d’émission doivent redescendre à un niveau soutenable. Il ne sera pas forcément nécessaire de faire baisser la population, le capital ou le niveau de vie. Ce qui doit en revanche diminuer rapidement sont les flux de matière et d’énergie. En d’autres termes, l’empreinte écologique de l’humanité doit être réduite. Heureusement, si l’on peut dire, l’économie mondiale actuelle engendre un tel gâchis et se caractérise par une telle inefficience que le potentiel de réduction de notre empreinte est énorme et que nous pouvons, ce faisant, garder la même qualité de vie, voire l’améliorer. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 289-294.

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28 décembre 2021

090 - Le rapport Meadows : World3, Scénario 1.

Comme cela a été indiqué dans le précédent billet n°080, 12 scénarios ont été étudiés dans la seconde mise à jour de 2004 du rapport Meadows, « Les limites de la croissance ». Dans ce billet et quelques suivants nous allons considérer tout particulièrement quatre d’entre eux. Les extraits de l’ouvrage présentés dans ce billet concernent le cas qui peut être qualifié de scénario de référence, le Scénario 1 :

« [Les résultats du] "Scénario 1"… montrent le comportement de World3 lorsqu’il fonctionne "tel quel" avec des chiffres que nous considérons comme décrivant de façon "réaliste" la situation moyenne qui a été celle de la seconde partie du XXe siècle et sans hypothèse technique ou politique qui sorte de l’ordinaire…

Dans ce scénario [graphiques de l’image jointe], la société suit une trajectoire très classique aussi longtemps que possible sans introduire de changement politique majeur. Elle trace le cours de l’histoire tel que nous l’avons connu tout au long du XXe siècle. La production de nourriture, de biens industriels et de services sociaux augmente en fonction de la disponibilité de capital pour répondre à d’évidents besoins. Aucun effort démesuré n’est fait pour réduire la pollution, protéger les ressources ou protéger la terre, sauf dans la mesure où cela a un sens économique immédiat. Ce monde simulé tente de mener toute une population à la transition démographique et de lui faire connaître une économie industrielle prospère. Dans le monde du Scénario 1, les soins de santé et le contrôle des naissances deviennent très répandus à mesure que le secteur tertiaire se développe. Avec l’essor du secteur primaire, ce monde utilise davantage d’intrants agricoles et obtient de meilleurs rendements. Il émet plus de polluants, nécessite plus de ressources non renouvelables et obtient une production plus importante grâce au déploiement du secteur industriel.

090

La population dans le Scénario 1 passe de 1,6 milliards d’habitants lors de l’année de simulation 1900 à 6 milliards en 2000 et à plus de 7 milliards en 2030. La production industrielle totale est multipliée par 30 ou presque entre 1900 et 2000, puis par 10 jusqu’en 2020. Entre 1900 et 2000, seuls 30 % du stock total de ressources non renouvelables de la planète sont utilisés ; il en reste donc plus de 70 %. Les niveaux de pollution de l’an 2000 commencent à peine à augmenter de façon importante et sont de 50 % supérieurs à ceux de 1990. Les biens de consommation par habitant en 2000 ont augmenté de 15 % par rapport à 1990 ; ils ont été multipliés par 8 ou presque par rapport à 1900.

Quand on regarde la moitié gauche des graphiques du Scénario 1, on ne voit l’évolution des courbes que jusqu’en 2000 et le monde tel qu’il est simulé semble se porter à merveille.de vie s’allonge, le nombre de services et de biens par habitant augmente, tout comme la production totale de nourriture et la production industrielle. Le bien-être humain moyen ne fait que progresser. Quelques nuages se profilent cependant à l’horizon : les niveaux de pollution augmentent, ainsi que l’empreinte écologique des hommes. Et la quantité de nourriture par habitant stagne. Mais dans l’ensemble, le système continue à croître et très peu d’éléments annoncent les bouleversements imminents.

Puis, tout à coup, alors que le XXIe siècle est entamé depuis quelques décennies à peine, la croissance de l’économie s’arrête et s’inverse de façon assez soudaine. Cette discontinuité est principalement due à l’augmentation rapide du coût des ressources non renouvelables. Cette hausse se répercute sur tous les secteurs économiques et se traduit par des capacités d’investissement de plus en plus rares…

[…]

L’entretien et la maintenance sont donc suspendus, les équipements industriels se détériorent et entraînent la baisse de la production industrielle, pourtant nécessaire à la croissance des stocks de capital et des taux de production dans les autres secteurs de l’économie. Au bout du compte, le déclin du secteur industriel provoque celui des secteurs tertiaire et primaire qui sont dépendants de la production industrielle. Le déclin de l’industrie a un impact particulièrement fort sur l’agriculture, … car la surexploitation avant l’an 2000 a déjà quelque peu entamé la fertilité de la terre. Résultat : la production de nourriture est essentiellement maintenue en compensant cette dégradation de la terre au moyen d’intrants industriels comme les engrais, les pesticides et les dispositifs d’irrigation. La situation s’aggrave avec le temps, car la population continue à croître du fait des décalages inhérents à sa structure par âges et au processus d’ajustement social aux normes en matière de fécondité. Pour finir, vers 2030, la population atteint un pic, puis commence à diminuer car le taux de mortalité augmente du fait du manque de nourriture et de service de santé…

… La seule affirmation que nous pouvons formuler au sujet du Scénario 1 est qu’il décrit le probable mode de comportement général du système à la condition que les politiques qui influencent la croissance économique et démographique restent identiques à celles qui ont prévalu durant la dernière partie du XXe siècle, à la condition que les technologies et les valeurs continuent à évoluer d’une façon représentative de cette époque et à la condition que les chiffres incertains du modèle soient à peu près corrects. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 280-285.

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14 décembre 2021

089 - Le rapport Meadows : Le modèle World3 ; boucles de rétroaction et temps de réaction.

Dans le précédent billet n°087 ont été présentés les deux principaux groupes de boucles de rétroaction de World3. Les extraits de « Les limites de la croissance » cités dans celui-ci reviennent un peu plus en détail sur ces boucles de rétroaction et les temps de réaction qui leur sont associés.

« World3 intègre de nombreux temps de réaction dans ses boucles de rétroaction… Nous partons de l’hypothèse qu’il y a un délai entre l’émission de pollution et le moment où l’on remarque ses effets sur le système. Nous estimons à environ une génération le temps qu’il faut aux couples pour qu’ils aient pleinement confiance et prennent les décisions relatives à la taille de leur famille en fonction de la baisse de la mortalité infantile. Il faut normalement des décennies dans World3 pour que l’investissement soit réaffecté et que de nouvelles usines soient construites et tournent à plein régime afin de répondre à une pénurie de nourriture ou de services. Et il faut du temps pour qu’une terre recouvre sa fertilité ou pour que la pollution soit absorbée.

Les délais physiques les plus simples et les plus évidents suffisent à rendre improbable l’évolution… en douceur du système économique mondial. Du fait de l’arrivée tardive des signaux que la nature envoie concernant ses limites, le dépassement est inévitable en l’absence de limites qui s’auto-appliquent. Mais ce dépassement peut, en théorie, conduire soit à l’oscillation, soit à l’effondrement.

Le dépassement et l’oscillation ne peuvent se produire que si l’environnement subit des dommages limités durant les périodes de surcharge et peut les réparer suffisamment vite pour être totalement remis durant les périodes de sous-utilisation.

089

Les ressources renouvelables comme les forêts, les sols, les poissons et les eaux souterraines rechargeables peuvent s’éroder, mais elles sont aussi capables d’auto-régénération. Elles peuvent se remettre d’une période d’usage abusif tant que celle-ci n’a pas été suffisamment forte ni longue pour que les dégâts causés à la source nutritive, au stock reproducteur ou à l’aquifère soient irréversibles. Moyennant du temps, de la terre, des semences et un climat approprié, une forêt peut renaître. Un stock de poisson peut se régénérer si son habitat et ses réserves de nourriture ne sont pas détruits. Les sols peuvent être, surtout avec l’aide active des agriculteurs. L’accumulation de plusieurs types de pollutions peut être réduite si les mécanismes naturels d’absorption de la pollution par l’environnement n’ont pas été trop perturbés.

Dans le dépassement et l’oscillation, la période de déclin n’est pas facile à traverser. Elle peut être synonymes de temps difficiles pour les entreprises qui dépendent d’une ressource surexploitée ou de santé précaire pour les populations exposées à des niveaux de pollution élevés. Il vaut donc mieux éviter les oscillations. Mais en règle générale, elles ne sont pas fatales à un système.

Le dépassement peut être catastrophique lorsque les dommages qu’il cause sont irréversibles. Personne ne peut plus rien faire une fois qu’une espèce s’est éteinte. Les combustibles fossiles disparaissent définitivement chaque fois qu’on en utilise. Il n’existe aucun mécanisme naturel qui rende inoffensifs certains polluants comme les matières radioactives. Lorsque le climat est perturbé de façon significative, les données géologiques montrent que les températures et le régime des précipitations ne reviendront pas à la normale dans un laps de temps significatif pour la société humaine. Même les ressources renouvelables et les processus d’absorption de la pollution peuvent ne jamais se rétablir s’ils ont été mis à contribution pendant trop longtemps ou de manière trop soutenue. Chaque fois que les forêts tropicales sont rasées d’une façon qui empêche leur repousse, que de l’eau de mer infiltre les aquifères, que les sols sont à ce point lessivés qu’il ne reste plus que le socle rocheux ou que l’acidité du sol est suffisamment modifiée pour que celui-ci rejette les métaux lourds qu’il contenait, la capacité de charge de la Terre est atteinte de façon définitive ou pour une durée qui paraît infinie aux êtres humains.

[…]

La différence entre le dépassement-oscillation et le dépassement-effondrement tient à la présence de boucles d’érosion dans le système. Ce sont des boucles de rétroaction positives particulièrement nocives. En temps normal, elles sont inactives, mais lorsqu’une situation se dégrade, elles aggravent le processus en tirant le système vers le bas à un rythme sans cesse croissant.

[Un exemple:] Moins il y a de végétation, moins il y a de couvert sur le sol. Avec la disparition du couvert, le sol est emporté par le vent ou par les pluies. Moins il y a de sol, moins la végétation peut pousser. Et moins il y a de végétation, plus le sol s’érode, et ainsi de suite. La fertilité de la terre subit une spirale descendante jusqu’à ce que les anciens pâturages ne soient plus qu’un désert.

[…]

En dehors de celles que nous avons intégrées dans World3, il existe de nombreuses autres boucles de rétroaction positives dans le « monde réel » qui peuvent produire une rapide érosion. Nous avons déjà parlé de la possible érosion des systèmes physiques et biologiques. Une illustration d’une toute autre nature serait l’effondrement de l’ordre social. Lorsque les élites d’un pays estiment qu’il est normal qu’il y ait de grandes différences de bien-être entre les citoyens, elles peuvent user de leur pouvoir pour engendrer d’importantes disparités de revenus entre la majorité de la population et elles. Cette inégalité peut être source de frustration, de colère et de protestations au sein de la classe moyenne. Les perturbations qui résultent de ces protestations peuvent conduire à la répression. L’utilisation de la force isole alors un peu plus les élites des masses et accentue chez les puissants la conviction morale qu’un fossé entre la majorité de la population et eux est largement justifié. L’écart entre les revenus augmente, la colère et la frustration aussi, ce qui peut déboucher sur une répression accrue. Et, au bout du compte, il peut y avoir révolution ou effondrement. »

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 271-278.

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