Économie scientifique

18 février 2021

066 - La propagande et la manipulation médiatiques.

L’extrait suivant de « America is Self-Destructing » de Thomas Wallace constitue une bonne introduction du sujet :

« … aujourd'hui la population adulte est continuellement exposée à un flot d'informations politiques, économiques et commerciales trompeuses ou erronées, qui deviennent malheureusement ancrées dans son esprit en tant que vérités et réalités. Ainsi des données contestables provenant de la propagande politique… peuvent devenir une source de désinformations… diffusées avec succès par des propagandes politiques intenses, des stratégies modernes de marketing d'entreprise et le contenu de soi-disant actualités diffusées par un réseau de divertisseurs déguisés en journalistes. [Daniel] Kahneman (*) commente :

066-1

Les gens tendent à évaluer l'importance relative de questions par la facilité avec laquelle elles leurs reviennent en mémoire – et cela est grandement déterminé par l'étendue de la couverture dans les médias. Les sujets fréquemment mentionnés accaparent les esprits tout comme d'autres échappent à la prise de conscience. En conséquence, ce que les médias choisissent de rapporter correspond à leur vision de ce qui est couramment dans l'esprit du public. Ce n'est pas un hasard si les régimes autoritaires exercent une substantielle pression sur les médias indépendants.

… L'expansion de techniques fondées sur l'expérience pour la résolution de problèmes, l'apprentissage et la découverte, tout comme les préjugés de l'intuition et les erreurs, ont fourni une boîte à outil améliorée aux politiciens et aux entreprises pour manipuler la machine humaine de la cognition. Il y a par conséquent un flot de publicités trompeuses et fausses qui sont entendues et vues en période électorale par des citoyens qui n'ont pas le temps, l'intérêt ou la capacité d'engager sérieusement leur esprit dans la recherche de la vérité pour se faire leur propre jugement ; ces gens sont des proies faciles pour des messages politiques mensongers… » [1]

(*) Psychologue et économiste américano-israélien, prix Nobel d’économie 2002.

Dans « La Médiocratie », le philosophe Alain Deneault écrit ceci à propos de la télévision :

« … La magie délétère de ce média [la télévision] tient, toujours selon [le philosophe allemand Günther] Anders, à ce qu’il présente un monde déjà pensé, des assertions toujours déjà réfléchies. "La télévision fait oublier qu’elle est un jugement déjà effectué. […] Le jugement transformé en image renonce à sa forme de jugement afin de faire croire au consommateur qu’on ne veut rien lui faire croire." Du point de vue de la pensée, l’écran ne prétend pas faire entendre une élaboration intellectuelle, mais la vérité déjà entendue, livrée comme résultat sans que l’on ait eu à passer par les étapes qui l’ont permise. »

066-2

Une approche générale a été avancée par le philosophe et essayiste américain Noam Chomsky. Il a identifié dix principales stratégies par lesquelles les gouvernements et les médias qu’ils contrôlent peuvent manipuler les populations :

1) Les divertissements : Qui occupent passivement les esprits sur des jeux, des sujets secondaires, les détournant de questions beaucoup plus essentielles.

2) Créer un problème et y apporter la solution impopulaire que le gouvernement veut même en place : Par exemple s’arranger pour aggraver la situation économique d’un service public que le gouvernement voudrait privatiser.

3) Faire passer un plan de réformes impopulaires graduellement, par petites doses si possible sur des catégories de population distinctes de manière à ne pas provoquer une protestation massive de l’ensemble des citoyens.

4) Différer l’entrée en vigueur d’une réforme : Par exemple elle ne touchera pas les gens déjà en poste mais ne s’appliquera qu’aux nouveaux embauchés.

5) Infantiliser le public : La crise sanitaire de la Covid-19 qui sévit au moment où ces lignes sont écrites offre une multiplication d’exemples qui resteront à n’en pas douter emblématiques.

6) Jouer sur les émotions qui détournent l’inconscient du public du raisonnement rationnel et de l’aspect critique. Pas besoin de donner d’exemples particuliers ont en aura rapidement d’excellents en réglant son téléviseur sur la chaîne d’information BFM TV.

7) Garder le public ignorant avec un système éducatif instillant seulement les savoirs nécessaires pour les besoins de la machine économique, mais pas pour donner aux citoyens les moyens d’avoir un sens critique affûté.

8) Habituer le public à une médiocrité ambiante s’imposant comme une normalité qui ternit la vie, la rend monotone, sans éclat, sans la passion qui sert de terreau à l’éclosion d’idéaux pour un monde meilleur, différent, vers une cohésion culturelle mobilisatrice.

9) Renforcer le sentiment de culpabilité : Là aussi, dans le cadre de l’actuelle crise sanitaire de la Covid-19 on a de bons exemples comme « si vous ne respectez pas bien les gestes-barrières nous aurons une nouvelle vague, vous serez responsables d’un nouveau confinement très préjudiciable pour l’économie » ; alors que les vrais responsables sont les gouvernements successifs qui ont réduit toujours plus les moyens hospitaliers, les rendant à la merci du moindre surcroît d’hospitalisations en situation d’épidémie un peu sévère mais pas du tout exceptionnelle.

Avant de passer à la dixième stratégie de Chomsky qui demande certains développements, je rajouterais une onzième stratégie : perturber les esprits par des informations contradictoires, encore une stratégie qu’illustre pleinement la crise sanitaire de la Covid-19.

10) Utiliser les connaissances sur l’être humain.

Les avancées des sciences du comportement (psychologie sociale, économie comportementales,…) sont exploitées par les États et les entreprises via des techniques qui n’en appellent plus à notre raison, qui ne cherchent plus à nous convaincre à l’aide d’informations et d’arguments. « Elles modifient nos comportements en sollicitant nos motivations non rationnelles, nos stimulants émotionnels et nos biais cognitifs inconscients. »

« … cette même science du comportement peut être utilisée de manière tout à fait délibérée pour tromper et manipuler. »

« … les spécialistes du comportement assurent être en mesure de manipuler la vie émotionnelle des gens pour formater leurs préférences, leurs valeurs et leurs désirs les plus fondamentaux. »

« … une nouvelle discipline, la psychologie hédonique… a été la première à coupler science du comportement et big data … » [3]

066-3

Associées aux avancées des sciences du comportement, les récentes avancées technologiques pourraient même faire que les manipulations du comportement puissent devenir plus directes et ciblées.

Dans The Gardian, un article de mars 2015 a été consacré au sujet du contrôle éloigné de l’activité cérébrale au moyen de nanoparticules quand elles sont soumises à un champ magnétique. [4]

Deux années plus tard, en avril 2017, l’Independant consacre un article à un appareillage pouvant lire les pensées des gens par détection de leurs ondes cérébrales, et qui pourrait être opérationnel dans un « futur proche » ; il est même précisé qu’une version permettant de piloter l’appareillage via une application pour smartphone pourrait être prête d’ici 5 ans (donc en 2022). [5]

Dans un avenir relativement proche, les manipulations du comportement pourraient donc entrer dans une autre dimension, des plus inquiétantes.

[1] « America is Self-Destructing », Thomas Wallace, 2013 ; Author House, Bloomington, Indiana ; pp. 363-364.

[2] La médiocratie ; Alain Deneault, 2015, Lux éditeur ; p. 181.

[3] https://www.books.fr/triomphe-de-science-comportement/

[4] https://www.theguardian.com/science/neurophilosophy/2015/mar/24/remote-control-brain-activity-nanoparticles

[5] https://www.independent.co.uk/news/science/read-your-mind-brain-waves-thoughts-locked-syndrome-toyohashi-japan-a7687471.html

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29 janvier 2021

065 - La corruption de la science.

L’époque où un savant pouvait faire avancer la connaissance assis sous un pommier (Isaac Newton) ou bien en faisant chauffer de l’eau dans un cylindre de fonte (Denis Papin), par exemple, est aujourd’hui révolue. À présent les axes de recherche fondamentale, appliquée et finalement les progrès technologiques nécessitent des financements importants et la recherche est subordonnée aux choix de ceux qui peuvent attribuer ou pas ces financements. C’est ainsi que la science s’en trouve corrompue. L’idée du chercheur, pour se concrétiser, doit passer au crible des intérêts d’un système financier qui est plus préoccupé par les profits que par l’intérêt général et les progrès de la connaissance humaine.

Au-delà du cas emblématique des études cliniques et revues médicales qui a été développé dans les billets n°031 à 046, ce sont la plupart des disciplines scientifiques qui sont touchées par la corruption.

Les extraits suivants tirés de l’ouvrage La Médiocratie du philosophe canadien Alain Deneault offrent une analyse et un exemple concret sur le sujet.

065

« Le journaliste états-uniens Chris Hedges y va sans détour : les universitaires sont responsables de nos maux historiques. Pour la plupart coupés du monde, spécialistes de sous-domaines infinitésimaux, devenus incapables de conscience critique, avalés par les tactiques d’avancement de carrière et enfermés dans une appartenance collégiale qui a les allures d’une "tribu", leur présence se découvre sitôt que l’on sonde les raisons de nos périls collectifs. La crise écologique en progression, les inégalités des revenus menant à des exclusions à une échelle nationale et mondiale, la dépendance aux énergies fossiles, la surconsommation et l’obsolescence programmée, le renversement de la culture en une industrie du divertissement, la colonisation de l’esprit par la publicité, la prédominance du système financier international sur l’économie ainsi que l’instabilité du dit système, par exemple, sont autant de problèmes qui trouvent leur cause dans des recherches et formations développées par les institutions universitaires. Les laboratoires, facultés et départements universitaires forment en effet "l’élite" en cause. N’est-ce pas en vertu de savoirs acquis ou développés à l’université, dont d’imposants diplômes rendent compte, que décideurs et personnel de pointe façonnent et modélisent le monde dans lequel nous vivons ? Il y a lieu de s’en inquiéter, insiste Hedges dans L’empire de l’illusion, car "les universités d’élite ont renoncé à toute autocritique. Elles refusent de remettre en cause un système n’ayant que son maintien pour raison d’être. Dans ces institutions, il n’y a que l’organisation, la technologie, la promotion personnelle et les systèmes d’information qui comptent". L’université est devenue une composante du dispositif industriel, financier et idéologique contemporain, ni plus ni moins. C’est en ce sens qu’elle se réclame de "l’économie du savoir" à laquelle elle se targue de participer. Les entreprises voient alors l’université leur fournir le savoir de pointe et le personnel qu’elles requièrent, et ce, à partir de fonds publics…

… Le recteur de l’Université de Montréal l’a affirmé sur le ton de l’évidence à l’automne 2011 : "Les cerveaux doivent correspondre aux besoins de l’entreprise." » [1]

« Une firme de communication comme Edelman… propose à sa partenaire, la société TransCanada, gestionnaire d’un oléoduc devant traverser le Québec, d’établir un plan de communication destiné à rendre son projet acceptable aux yeux de la population concernée. Les stratèges d’Edelman conseillent alors à TransCanada de financer une université québécoise afin que ses chercheurs qualifient le projet d’inoffensif d’un point de vue écologique…

… Les universités demeurent une carte maîtresse pour les firmes de lobbyisme… C’est à tort que l’on réduit cette activité au seul démarchage auprès d’élus pour les inciter à voter dans un sens ou dans un autre. Ces spécialistes de l’opinion travaillent beaucoup plus largement à générer les conjonctures qui vont contraindre les élus, sans même qu’ils aient nécessairement à les interpeller, à orienter leurs choix dans un sens ou dans un autre. Pour travailler le réel lui-même, les lobbyistes cherchent à fabriquer un climat favorable à leurs intérêts, par exemple en mobilisant publiquement les "experts »" que l’industrie finance…

En ce qui concerne l’enjeu du pipeline au Québec, Edelman a proposé à TransCanada de suivre en détective la trace des écologistes opposés à son projet, éventuellement de les discréditer au vu d’informations de nature financière ou judiciaire qu’elle découvrirait sur leur compte, tout en l’invitant à organiser de toutes pièces des manifestations populaires propétrole dont elle financerait directement les "militants »". Elle a aussi avancé l’idée de rétribuer une horde d’internautes chargés d’invertir les médias sociaux pour que son message y soit relayé. » [2]

Plus loin dans son livre, Alain Deneault synthétise de manière éclairée le fond du sujet :

« … On nous invite à gérer le savoir du temps présent comme gage d’auto-persuasion que tout reste sous contrôle. Le savoir, le seul qui compte parce qu’il se subventionne, reconnu par les pairs et complices, étaie l’empirie. Ce savoir officiel confère aux structures le sens attendu des puissants – bailleurs de fonds – comme un fait de nature, afin que par ce mortier sémantique s’ordonnent et tiennent dans la tête des institutions d’autorité. Tout est fait pour qu’aucune rupture de ton n’advienne, sinon dans l’utopie rêveuse d’intellectuels égarés. » [3]

[1] La médiocratie ; Alain Deneault, 2015, Lux éditeur ; pp. 19-22.

[2] Ibid ; pp. 26-28.

[3] Ibid ; pp. 191-192.

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24 janvier 2021

064 - La tyrannie subtile de la pensée unique.

L’extrait suivant de « La Caste » décrit un exemple des implications de la perversion de l’ENA sur la gestion des affaires publiques :

064-1

« … arrêtons-nous sur un épisode, symbolique, de la commission Pébereau. Constituée à la demande du ministre des Fiances Thierry Breton, une commission est chargée, en 2005, d’examiner la situation de la dette française, et de faire des recommandations pour la résorber. La commission est un modèle dont on raffole à Bercy : s’y retrouve une pagaille d’inspecteurs des finances et d’anciens de la direction du Trésor, pour certains toujours en fonction à Bercy, pour d’autres passés dans le privé.

Le premier de ces inspecteurs des finances, c’est Michel Pébereau, le patron historique de BNP-Paribas et "parrain" du capitalisme parisien, qui préside la commission. À ses côtés, d’autres inspecteurs des finances : Pierre-Mathieu Duhamel (ex-directeur du Budget puis des Douanes, parti pantoufler aux Caisses d’épargne, puis chez LVMH) ; Parcal Lamy (devenu, de 2005 à 2013, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce) ; Jacques de Larosière (qui fut gouverneur de la Banque de France puis patron du Fonds monétaire international) ; Xavier Musca (qui sera nommé directeur du Trésor avant d’aller pantoufler au Crédit Agricole). Les rapporteurs de la commission, Sébastien Proto, Guillaume Sarlat et Pierre Heilbronn, sont eux aussi issus de l’Inspection des finances.

Cette commission, qui comprend aussi des personnalités du monde des affaires et des économistes, regroupe ce que l’Inspection des finances a produit de plus talentueux depuis deux décennies, avec des personnalités du public et du privé. Mais, dans les faits, cette nuance n’a plus grand sens. Face à la dette, que ces hauts fonctionnaires aient pantouflé dans le privé ou qu’ils aient fait carrière dans le public, qu’ils aient eu des convictions de gauche ou de droite, cela ne fait plus aucune différence : ils pensent tous la même chose, ou presque.

En d’autres temps, une commission composée de personnalités d’horizons divers et de sensibilités opposées aurait donné lieu à d’utiles controverses. Car il y a plusieurs manières d’apprécier la dette : selon qu’elle s’est creusée pour financer des dépenses d’investissements utiles pour l’avenir ou pour financer des dépenses courantes ; selon qu’elle a explosé pour offrir des baisses d’impôts aux revenus les plus élevés ou à tous les Français ; selon qu’on l’étudie dans une approche néokeynésienne ou dans une approche néolibérale ; selon que les aléas de la conjoncture justifient une politique de la demande ou bien une politique de l’offre.

Mais désormais ces questions sont sans objet, ces débats obsolètes... : la dette doit être réduite à marche forcée. Cette ritournelle néolibérale parcourt le rapport Pébereau, quand il est enfin rendu public en cette année 2005. Pas de nuance, pas la moindre fausse note : les Français doivent comprendre que le pays vit au-dessus de ses moyens et qu’il faut poursuivre la purge de l’austérité. "L’explosion de la dette financière ne s’explique pas par des circonstances exceptionnelles, par exemple une croissance trop faible ou des taux d’intérêts trop élevés. Elle résulte du fait que chaque année, depuis vingt-cinq ans, les administrations publiques sont en déficit", professe ainsi le rapport, avant de culpabiliser ceux qui le lisent : "En réalité, le recours à l’endettement a été le choix de la facilité : il a permis de compenser une gestion insuffisamment rigoureuse des dépenses publiques." L’administration en prend donc pour son grade, elle qui fait constamment du gras. Mais ce sont surtout les Français qui sont admonestés : "Mais ce sont fondamentalement nos pratiques politiques et collectives, notamment notre préférence pour la dépense publique, qui sont à l’origine de notre situation financière actuelle." » [1]

Si l’ENA est une spécificité française, la tyrannie de la pensée unique ne l’est pas. Ce n’est pas l’ENA qui a créé cette pensée unique, mais la montée de la pensée unique qui a perverti l’ENA. La pensée unique en question est un moyen défense du libéralisme capitaliste face à son inéluctable dérive qui rend de plus en plus manifeste son caractère insoutenable sur un échelle de temps qui apparaît se réduire de plus en plus vite.

Dans son ouvrage « La médiocratie », le philosophe canadien Alain Denault en fait une analyse approfondie dans les extraits suivants.

« Ce fait social mène fatalement la pensée publique à un point de conformisme qui se présente sans surprise comme le milieu, le centre, le moment moyen érigé en programme politique. Il se fait l’objet d’une représentation électorale porté par un vaste parti transversal n’ayant à offrir au public pour toute distinction qu’un ensemble de fétiches que Freud désignait par les termes de "petites différences". Les symboles plus que les fondements sont en cause dans cette apparence de discorde. Il faut voir comment, dans les milieux de pouvoir, comme les parlements, les palais de justice, les institutions financières, les ministères, les salles de presse ou les laboratoires, des expressions telles que "mesures équilibrées", "juste milieu" ou "compromis" se sont érigées en notions fétiches. Tellement, qu’on n’est plus à même de concevoir quelles positions éloignées de ce centre peuvent encore exister pour qu’on participe, justement, à cette proverbiale mise en équilibre. N’existe socialement d’emblée que la pensée à son stade pré-équilibré. Si sa gestation la prépare déjà dans les paramètres de la moyenne, c’est que l’esprit est structurellement neutralisé par une série de mots centristes, dont celui de "gouvernance", le plus insignifiant d’entre tous, est l’emblème. Ce régime est en réalité dur et mortifère, mais l’extrémisme dont il fait preuve se dissimule sous les parures de la modération, faisant oublier que l’extrémisme à moins à voir avec les limites du spectre politique gauche-droite qu’avec l’intolérance dont on fait preuve à l’endroit de tous ce qui n’est pas soi… C’est l’ordre politique de l’extrême centre. Ses politiques ne correspondent pas tant à un endroit spécifique de l’axe politique gauche-droite qu’à la suppression de cet axe au profit d’une seule approche prétendant au vrai et à la nécessité logique. On habillera ensuite la manœuvre de mots creux – pis, ce pouvoir usera pour se dire de termes qui précisément trahissent ce qu’il tient en horreur : l’innovation, la participation, le mérite et l’engagement. Puis on évincera les esprits qui ne participent pas à la duplicité, et ce, bien entendu, de manière médiocre, par le déni, le reniement et le ressentiment. Cette violence symbolique est éprouvée.

La médiocratie nous incite de toute part à sommeiller dans la pensée, à considérer comme inévitable ce qui se révèle inacceptable et comme nécessaire ce qui est révoltant. Elle nous idiotifie… » [2]

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« … La magie délétère de ce média [la télévision] tient, toujours selon [le philosophe allemand Günther] Anders, à ce qu’il présente un monde déjà pensé, des assertions toujours déjà réfléchies. "La télévision fait oublier qu’elle est un jugement déjà effectué. […] Le jugement transformé en image renonce à sa forme de jugement afin de faire croire au consommateur qu’on ne veut rien lui faire croire." Du point de vue de la pensée, l’écran ne prétend pas faire entendre une élaboration intellectuelle, mais la vérité déjà entendue, livrée comme résultat sans que l’on ait eu à passer par les étapes qui l’ont permise. » [3]

« … On nous invite à gérer le savoir du temps présent comme gage d’auto-persuasion que tout reste sous contrôle. Le savoir, le seul qui compte parce qu’il se subventionne, reconnu par les pairs et complices, étaie l’empirie. Ce savoir officiel confère aux structures le sens attendu des puissants – bailleurs de fonds – comme un fait de nature, afin que par ce mortier sémantique s’ordonnent et tiennent dans la tête des institutions d’autorité. Tout est fait pour qu’aucune rupture de ton n’advienne, sinon dans l’utopie rêveuse d’intellectuels égarés. » [4]

« Nommons-la ploutocratie, oligarchie, tyrannie parlementaire, totalitarisme financier… Débattons de la façon dont il convient de définir les assises de ce pouvoir ultra-privé. Une chose qui le caractérise, d’où son trait certainement oligarchique, est cette faculté qu’il a de capter et d’encoder toute activité sociale de façon qu’elle s’intègre et participe au processus de capitalisation et d’enrichissement de ceux qui trônent au sommet de la hiérarchie. Que ce soit chanter, se consacrer à la philatélie, frapper dans un ballon, lire Balzac ou fabriquer des moteurs, l’oligarchie s’assure que la moindre opération socialisée s’insère dans une gestion des inscriptions et des codes qui favorisent au sommet la concentration du pouvoir. Toute activité humaine s’organise de façon à ce qu’augmente le capital de ceux qui surplombent l’agrégat d’opérations. Cela nous rend pauvres, à tous égards. » [5]

[1] « La Caste », Laurent Mauduit, 2018 ; La Découverte ; pp. 99-101.

[2] La médiocratie ; Alain Deneault, 2015, Lux éditeur ; pp. 15-16.

[3] Ibid ; p. 181.

[4] Ibid ; pp. 191-192.

[5] Ibid ; pp. 199-200.

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13 janvier 2021

063 - L’ENA.

L’ENA (École nationale d’administration) est sans doute celle dont le nom est le plus largement connu du grand public. En effet, bien peu des hommes politiques de pouvoir ne sont passés dans ses salles d’enseignement.

Dans l’extrait de « La Caste » cité dans ce billet, Laurent Mauduit nous résume sa création et son histoire :

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« … Pierre Bourdieu… dans plusieurs essais, notamment La noblesse d’État, paru en 1989, s’attache à décrire le lieu de reproduction sociale que constitue l’ENA, école créée par la haute bourgeoisie conservatrice pour accueillir ses propres enfants. Mais il n’est guère d’études qui établissent précisément cette filiation autoritaire dans laquelle l’ENA s’inscrit. Dans son essai, Pierre Bourdieu y fait une allusion rapide : "Sans doute n’est-il pas possible d’analyser en détail la curieuse dérive d’une institution qui, née d’une intention déclarée, et sans nul doute sincère, de rationaliser et de démocratiser le recrutement de la haute fonction publique en abolissant les dynasties fondées sur le népotisme et l’hérédité larvée des charges, en est venue à remplir une fonction tout à fait semblable à celle qui incombait à HEC ou à Centrale à la fin du XIXe siècle, à savoir de fournir aux enfants de la bourgeoisie socialement destinés aux positions dominantes la caution scolaire que les institutions les plus légitimes scolairement leur refusaient de plus en plus souvent en cette période de concurrence scolaire intensifiée."

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De fait, hormis les études de Pierre Bourdieu, on ne compte guère plus d’une critique contre cette école de l’oligarchie à travers l’essai L’Énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise, publié en 1967 et rédigé par Jean-Pierre Chevènement et deux de ses proches, Dominique Motchane (1931-2017) et Alain Gomez. Ces auteurs, conscients que, sous la Ve République, il est très audacieux de brocarder une semblable institution, signent leur pamphlet sous le pseudonyme de Jacques Mandrin. Mais quel pamphlet ! Si, depuis, le chevènementisme a sombré corps et âme, au moins reste-t-il cet ouvrage remarquable. Pas une ligne n’est à retrancher : à chaque page, on observe que la catastrophe démocratique d’aujourd’hui et la victoire de l’oligarchie étaient de longue date annoncées : "Malgré leur devise, les républiques bourgeoises ne peuvent pas grand-chose pour l’égalité. Du moins s’attachent-elles à trier parmi les pauvres ceux dont l’œil brille un peu trop, à écrémer les classes dangereuses des éléments les plus dangereux. On ne les envoie pas au bagne. Bien pis, on en fait des bourgeois […]. Une foule de moyens et petis bourgeois ainsi qu’une poignée de fils du peuple sont invités à s’engager, encore imberbes, dans une gigantesque course à handicap. Les vainqueurs seront ‘promus’, c’est-à-dire qu’ils auront le droit de revêtir la livrée de l’oligarchie."

Surtout, l’essai pose un diagnostic sur ce qu’était l’ambition des fondateurs de l’ENA : "Conquête de la Résistance, l’École portait sans doute dès l’origine la marque d’une inspiration plus proche du despotisme éclairé que du socialisme. En tout cas, l’ordonnance du 10 octobre 1945 était faite pour révolutionner le vieux système des castes et des grands corps : … ce texte était une menace directe contre les anciens privilèges de recrutement … L’ambiguïté de l’École était celle de la Résistance qui voulait restaurer plutôt que refaire la France. La Résistance en est morte et l’ENA s’en est trouvée pervertie. En effet, elle apparaît aujourd’hui comme une institution dévoyée, où le conformisme et les appétits de carrière apprennent à rimer, qui prépare d’excellents fonctionnaires, c’est-à-dire de fidèles intendants du néocapitalisme."

De ces constats, on pourrait sourire, parce que chaque année, dans son rapport, le jury du concours d’entrée à l’ENA donne raison au pamphlet, allant jusqu’à paraphraser – peut-être à son insu. Témoin le rapport de 2016, qui s’inquiète de l’"absence de sens critique" des candidats, de leur "incapacité à prendre de la hauteur", de leur "conformisme" ; témoin celui de 2017, qui s’affole d’"une certaine unicité de vues entre les candidats", de la "frilosité" qui empêcherait les aspirants énarques de "proposer une réflexion, une vision personnelle du sujet", c’est "l’agrégation du conformisme" et de la pensée unique. » [1]

[1] « La Caste », Laurent Mauduit, 2018 ; La Découverte ; pp. 171-175.

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07 janvier 2021

062 - La caste du Fouquet’s.

Le présent billet propose un extrait de « La Caste » où l’auteur décrit de manière intime les relations liant la « collusion d’intérêts » mentionnée au début du billet n° 059, circonscrit à la sphère française, et même parisienne.

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« … Le capitalisme du Fouquet’s, qui prospère sous Nicolas Sarkozy, entretient cette tradition : présents à la soirée de célébration de la victoire de leur champion le 6 mai 2007, les milliardaires amis du régime y seront remerciés. De Vincent Bolloré (patron du groupe du même nom) à Édouard de Rothschild (à l’époque propriétaire du journal Libération), en passant par Bernard Arnault (patron du géant du luxe LVMH, acquéreur du journal Les Échos et ultérieurement du Parisien, et premier témoin de mariage de Nicolas Sarkozy), Martin Bouygues (patron du groupe de même nom, propriétaire de TF1 et second témoin de ce même premier mariage, ainsi que parrain de Louis, l’un des fils du président), Antoine Bernheim (1924-2012, le patron propriétaire du groupe Generali, figure tutélaire du capitalisme parisien), Albert Frère (la première fortune de Belgique,qui figure aussi parmi les actionnaires de quelques-uns des plus grands groupes français, dont Suez ou encore Total), Arnaud Lagardère (patron du groupe du même nom qui se présente comme le "frère" de Nicolas Sarkozy), sans oublier l’inévitable Alain Minc (alors président du conseil de surveillance du Monde, conseiller de l’ombre de Nicolas Sarkozy et de quelques-uns de ces PDG propriétaires).

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Tous tireront avantage de la présidence sarkoziste. Par les privatisations qui sont décidées, par la suppression de la publicité sur les écrans publics au profit des recettes des acteurs privés, par la déréglementation des jeux en ligne qui viendra enrichir les nouveaux acteurs.

De cet entrelacs d’intérêts publics et privés, Nicolas Sarkozy devient à son tour, au soir de ce 6 mai 2007, le porte-drapeau. Il s’organise en conséquence : ses principaux collaborateurs, qu’il choisit de placer aux postes stratégiques du fonctionnement de l’État quand il accède à l’Élysée, sont emblématiques de cette "société du 6-Mai". Ce ne sont pas, pour les plus importants d’entre eux, des hauts fonctionnaires classiques au service de l’État, issus de l’une des grandes directions des ministères ou de l’Inspection des finances. Non, ce sont des « rétropantoufleurs » - avant qu’Emmanuel Macron ne généralise la pratique -, des proches de Nicolas Sarkozy, venus de quelques-uns des milieux d’affaires où il grenouille.

Passé par l’Inspection des finances, Stéphane Richard, que le chef de l’État place comme directeur de cabinet de Christine Lagarde, est l’un de ceux-là. Ancien patron du pôle immobilier de la Générale des eaux dirigée par Jean-Marie Messier, il a connu Nicolas Sarkozy au lendemain de 1995 et l’a fait travailler comme avocat. Quand Jean-Marie Messier, dans sa folle fuite en avant, rêve d’une boulimie d’achats aux États-Unis et prépare la transformation de son groupe en Vivendi Universal, Stéphane Richard est chargé de vendre le pôle immobilier qu’il dirige. Ce qu’il ne fait pas : préférant réaliser une bonne affaire plutôt que d’en faire profiter un quidam de la place, il tire avantage du fait que Jean-Marie Messier veut vendre rapidement et à bon marché pour opérer un LBO (un rachat par endettement avec effet de levier). Avec d’autres cadres du pôle immobilier, il emprunte (4,8 millions de francs dans son cas) à sa banque et rachète la division, qui donne naissance au promoteur immobilier Nexity. En moins de trois ans, Stéphane Richard fait fortune et se retrouve à la tête d’un pactole qui dépasse 30 millions d’euros.

Au cœur de toutes les grandes décisions économiques et financières de l’État, Nicolas Sarkozy installe l’un de ses proches amis aux commandes de l’immense machine de Bercy…

On connaît la fin de l’histoire. Remercié de son soutien, Stéphane Richard est par la suite nommé PDG du groupe Orange. Simplement les choses tournent mal : pour avoir obéit trop fidèlement aux instructions de l’Élysée, il est finalement renvoyé en correctionnelle dans le cadre du scandale Tapie pour complicité d’escroquerie et détournement de fonds publics.

François Pérol, l’autre grand conseiller de Nicolas Sarkozy pour les affaires économiques, devient à la même époque, en mai 2007, secrétaire général adjoint de l’Élysée. Lui aussi a un profil qui en dit beaucoup sur cette "société du 6-Mai". Son port d’attache c’est Rothschild, une banque au cœur du dispositif présidentiel et, plus largement, l’épicentre dans les milieux d’affaires des réseaux balladuro-sarkozistes. Ancien directeur de cabinet d’Édouard Balladur, Nicolas Bazire (témoin du deuxième mariage de Nicolas Sarkozy) y a été associé-gérant, avant de devenir le bras droit de Bernard Arnault, la patron de LVMH et l’un des convives du Fouquet’s – et témoin du premier mariage de son ami Nicolas. C’est aussi la banque dont l’un des actionnaires, Édouard de Rothschild, sur le conseil d’Alain Minc (et à la demande de Nicolas Sarkozy), a acheté le quotidien Libération. » [1]

[1] « La Caste », Laurent Mauduit, 2018 ; La Découverte ; pp. 74-76.

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30 décembre 2020

061 - La porosité public/privé en France… et en Europe.

La liste déjà longue d’exemples de mélange des genres entre affaires publiques et affaires privées exposée dans le précédent billet d’extraits de l’ouvrage « La Caste » de Laurent Mauduit ne s’arrête pas là. L’auteur l’étoffe d’autres exemples dont les extraits suivant nous donnent un aperçu :

« … Benoît de La Chapelle. Ancien de la direction du Trésor… le haut fonctionnaire est responsable à partir de 2010 des "affaires financières et monétaires" au sein de la représentation permanente française auprès des institutions européennes. C’est lui qui est supposé défendre (mollement) le projet de création d’une taxe sur les transactions financières, alias taxe Tobin, si vivement combattue par le lobby bancaire français et par la Fédération bancaire française dirigée par Marie-Anne Barbot-Layani. Or, en novembre 2014, on apprend que Benoît de La Chapelle a rejoint FBF comme le bras droit de Mme Barbot-Layani, commandante en chef du combat contre la taxe Tobin. Faut-il s’étonner que le grand débat autour de cet impôt, relancé sous le gouvernement de Lionel Jospin à la fin des années 1990, n’ait jamais eu de retombées concrètes ?

[...]

061-1

Sous le quinquennat de François Hollande, la trajectoire professionnelle de Nicolas Namias, ancien de la direction du Trésor, ne manque pas d’intérêt. De juillet 2008 à avril 2012, l’intéressé entre à la direction financière du groupe BPCE, présidée par le sarkoziste François Pérol, où il supervise l’analyse et la performance. En 2012, peu après l’élection de François Hollande, il est coopté au sein du cabinet du Premier ministre Jean-Marc Ayrault, comme conseiller technique en charge des questions de financement de l’économie, des entreprises et des affaires économiques internationales. Deux ans plus tard, en mai 2014, nouvelle bifurcation : le haut fonctionnaire repart vers sa banque d’origine, BPCE, ou plutôt sa principale filiale, Natixis, pour en devenir le directeur finance et stratégie – chief financial officer, pour reprendre le sabir anglo-saxon qu’affectionnent les banquiers.

Nicolas Namias constitue un cas d’école de ce système de revolving doors – ces allers-retours entre le privé et le public de plus en plus fréquents. Or il n’est guère besoin d’être grand clerc pour comprendre que ce système a des effets ravageurs et que ce mouvement d’essuie-glace – un jour dans une banque, le lendemain dans les sommets de l’État, le surlendemain à nouveau dans la même banque – pose des questions en cascade.

D’un point de vue déontologique, le code pénal interdit à un haut fonctionnaire ayant exercé l’autorité publique sur une entreprise privée d’aller y travailler pendant les trois années suivantes. La commission de déontologie de la fonction publique est également chargée de remettre des avis aux hauts fonctionnaires qui envisagent de passer dans le privé. Toutefois, depuis que François Pérol, ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée, a pris la présidence de BPCE dans des conditions controversées, conduisant à sa mise en examen pour prise illégale d’intérêts, la commission de déontologie qui a accepté, à ce moment-là, de jouer un rôle scabreux (son président donnant son feu vert par un courrier privé, en dehors de la procédure normale) a perdu son autorité et sa légitimité. Du coup, une jurisprudence laxiste s’est installée, dont profite à l’époque le collaborateur de Jean-Marc Ayrault. Autant dire les choses clairement : en ces affaires pourtant importantes, le code pénal n’est plus que chiffon de papier et le code de déontologie de la fonction publique a été jeté à la poubelle. [1]

061-2

« … Emmanuel Moulin, un ancien du Trésor ... a longtemps mené sa barque dans les eaux de la haute fonction publique sarkoziste… Avec l’alternance de 2012, le voici qui plonge dans la vie des affaires : après un passage à Eurotunnel, il devient le directeur général de la banque d’affaires Mediobanca, l’un des piliers du capitalisme de connivence italien. Hasard ? C’est ce même établissement que l’État français enrôle, aux côtés de HSBC, en janvier 2016, comme banque conseil pour l’accompagner dans l’opération de privatisation de l’aéroport de Nice…

Et qui Bruno Le Maire choisit-il, en 2017, comme directeur adjoint de cabinet, pour épauler Emmanuel Moulin ? Bertrand Dumont, qui après avoir fait ses classes au Trésor a rejoint la banque HSBC. Ainsi, tout l’encadrement du cabinet du ministre vient de la banque privée. Un ex-Mediobanca comme directeur de cabinet et un ex-HSBC comme directeur adjoint à Bercy : rien d’excessif à constater que la finance a procédé à une véritable colonisation de l’État. Quelles banques, les mois précédents, l’Agence des participations de l’État enrôle-t-elle pour la conseiller à l’occasion de ses opérations ? Les années antérieures, c’est HSBC qui était le plus souvent sollicité par l’État pour être son banquier conseil, souvent sans appel d’offres, comme l’a révélé un rapport de la Cour des comptes. En 2017, Mediobanca devient la troisième banque la plus sollicitée par l’Êtat français… Dans ce classement de 2017, Mediobanca est devancée par Rothschild & Cie, l’ex-banque d’Emmanuel Macron, qui arrive en deuxième position.

Cette confusion généralisée entre intérêt général et appétits privés est d’autant plus spectaculaire qu’au même moment on assiste à ce qu’il faut bien appeler par son nom : une privatisation de quelques-uns des postes clés de la République. Avec la nomination de deux autres rétropantoufleurs à des postes aussi importants pour la vie publique française que ceux de gouverneur de la Banque de France et de directeur général de la CDC, c’est un séisme qui traverse l’État. Le premier poste est offert en 2015 par François Hollande à François Villeroy de Galhau, le second par Emmanuel Macron à Éric Lombard. Le choix coup sur coup, à deux ans d’intervalle, de deux personnalités issues du secteur privé, et plus précisément du monde de la finance, pour les deux plus beaux postes économiques de la République en dit long sur les mutations qui agitent la très haute fonction publique. Car les deux hommes ont des profils qui se ressemblent.

Après avoir fait ses classes à Bercy comme inspecteur des finances, puis comme directeur de cabinet de Dominique Strauss-Khan au ministère des Finances, c’est dans la galaxie du groupe BNP-Paribas que François Villeroy de Galhau fait l’essentiel de sa carrière. Ancien membre du cabinet de Michel Sapin, du temps où celui-ci était ministre des Finances (1992), Éric Lombard a, lui aussi, longtemps fait carrière au sein de Paribas puis de BNP-Paribas, avant de devenir patron de Generali France, l’ancien quartier général d’Antoine Bernheim (1924-2012), principal parrain du capitalisme français pendant un temps, et protecteur et allié de Vincent Bolloré, lui-même actionnaire de Mediobanca. » [2]

« ... où François Fillon se reconvertit-il après son naufrage lors de la présidentielle ? Dans la finance : il devient associé de la société de gestion et d’investissement Tikehau Capital. Où François Baroin prend-il racine, après avoir été à son tour englouti par la crise du parti Les Républicains ? Dans la finance : il peut mettre à son profit le formidable carnet d’adresses qu’il a constitué en qualité de président de l’Association des maires de France, en intégrant la banque britannique Barclays comme conseiller pour son développement en France, en Belgique et au Luxembourg. Où Jean-Marie Le Guen, spécialiste de santé publique au Parti socialiste, se réfugie-t-il quand son parti implose au même moment ? Dans la finance : il rejoint la société de courtage et de conseil en assurances Siaci Saint-Honoré, en tant que conseiller du président du directoire, laquelle société constitue le pôle santé de la Compagnie financière Edmond de Rothschild. » [3]

061-3

« … un peu partout en Europe, les frontières entre public et privé s’estompent, tandis … que le monde de la finance s’impose comme le grand gagnant de cette dilution progressive de l’intérêt général. L’exemple le plus emblématique et le plus scandaleux est celui du Portugais José Manuel Barroso qui, après avoir présidé la commission européenne de 2004 à 2014, annonce au creux de l’été 2016 qu’il devient conseiller de la banque d’affaires américaine la plus influente au monde, Goldman Sachs, et qu’il prend la présidence non exécutive de son conseil d’administration…

[…]

Le cas Barroso est loin d’être isolé. Dans une enquête documentée, mise en ligne sur Mediapart, le 30 octobre 2015, Ludovic Lamant égrène la longue liste des responsables de la Commission européenne qui ont rejoint le privé, dans des modalités pour le moins discutables. On découvre ainsi le cas de Sharon Bowles, l’ex-députée européenne en charge, pendant les années de la crise financière, de la commission parlementaire des affaires économiques et monétaires, qui accepte à l’été 2014 un poste à la Bourse de Londres. "Cette ancienne élue libérale a pu mettre à disposition de la City, sans aucune période de transition, le précieux carnet d’adresses qu’elle s’était constitué au fil des années grâce au parlement de Strasbourg", commente mon confrère. » [4]

[1] « La Caste », Laurent Mauduit, 2018 ; La Découverte ; pp. 49-52.

[2] Ibid ; pp. 56-57.

[3] Ibid ; p. 180.

[4] Ibid ; pp. 177-179.

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23 décembre 2020

060 - La porosité public/privé en France.

Poursuivons la lecture de cette sélection d’extraits du travail d’investigation de Laurent Mauduit. [1]

« Au travers d’un rapide tour d’horizon voyons comment cette "noblesse d’État" est devenue l’oligarchie du privé et comment ce hold-up sur le CAC 40 a été perpétré.

Le cas de la Société générale est l’un des plus emblématiques de cette auto-privatisation…

Lors de la première grande vague de privatisations, conduite par le gouvernement Chirac-Balladur, c’est Marc Védiot [inspecteur des finances] qui accompagne la cession au privé de son établissement en 1987… quand il se décide à préparer sa succession… Son choix s’arrête sur Daniel Bouton, inspecteur des finances…

… Quand, à son tour, Daniel Bouton passe la main en avril 2009, c’est un semblable qui prend sa succession : Frédéric Oudéa… inspecteur des finances…

[…]

En 1993 il [Michel Pébereau, inspecteur des finances] passe à la BNP, où il est nommé PDG, pour mener la privatisation à son terme.

060-1

Le cas Pébereau est des plus éloquents. Patron du plus grand établissement bancaire de la place, il n’en trouve pas moins le temps, à la demande de Thierry Breton, ministre des Finances, d’écrire un rapport en 2005 sur la dette de la France…

Quand la crise financière se déchaîne [en 2008] … Dexia, en particulier, est au bord de la faillite : l’Élysée appelle en renfort Michel Pébereau, qui sera le principal inspirateur du plan de sauvetage de Dexia, puis du plan de renflouement des banques françaises…

Quand Michel Pébereau quitte la présidence de la banque à la fin 2011, Baudoin Prot, inspecteur général des finances, lui succède. En 2014, lorsque ce dernier quitte à son tour le présidence, lui succède Jean Lemierre, qui n’est pas inspecteur des finances mais ex-dignitaire de Bercy, directeur général des impôts et directeur du Trésor. La caste encore.

À l’origine de BPCE [autre empire bancaire créé en 2008], deux établissements distincts d’origine mutualiste : les Banques populaires et les Caisse d’épargne. Au début des années 2000, les Caisses d’épargne sont un établissement emblématique de l’économie sociale à la française. Arrimée à la Caisse des dépôts et consignations (CDC), le bras armé financier de l’État, qui contrôle 35 % de son capital, elles disposent (avec la Poste) d’un monopole de distribution du livret A, le placement préféré des Français. Assumant une mission d’intérêt général, celle de la rémunération de l’épargne populaire, la banque peut apporter l’argent ainsi collecté à la CDC, qui elle-même assume une autre mission d’intérêt général : le financement du logement social, grâce aux fonds d’épargne collectés.

Or cette double mission d’intérêt général va exploser dans le courant des années 2000, au péril des épargnants les plus modestes et des Français pauvres en quête d’un logement social. Ce travail de déconstruction, ce sont des inspecteurs des finances qui vont y concourir, avant que l’un d’entre eux n’en tire un immense profit personnel. En 2005, les Caisses d’épargne caressent le projet secret de violer le pacte d’actionnaires qui les lie à la CDC, afin de passer un accord avec les Banques populaires, pour créer à parité une banque d’investissement dénommée Natixis. Il s’agit pour les Caisses d’épargne de tourner le dos aux missions d’intérêt général qu’elles assument de conserve avec la CDC, et de mimer les banques anglo-saxonnes les plus spéculatives.

À ce projet travaillent secrètement deux anciens hauts fonctionnaires de Bercy, reconvertis dans la banque d’affaires Le premier est Matthieu Pigasse…

060-2

… Matthieu Pigasse tient secrètement informé son ancien client [la CDC] du travail qu’il effectue… pour les Caisses d’épargne. De leur côté, les Banques populaires enrôlent la banque Rothschild, laquelle dépêche François Pérol, l’un de ses associés-gérants, pour s’occuper du complexe dossier Natixis. Inspecteur des finances lui aussi…

Ainsi, l’associé-gérant de la banque Lazard Matthieu Pigasse, pour le compte des Caisses d’épargne, et l’associé-gérant de la banque Rothschild François Pérol, pour le compte des Banques populaires, travaillent ensemble une bonne partie de l’année 2006 pour créer Natixis, laquelle ira peu après faire naufrage en se gorgeant de produits contaminés par la crise financière américaine.

[…]

Sans s’attarder sur les autres privatisations qui se déroulent entre le milieu des années 1980 et la fin des années 1990… on voit bien ce qui s’est joué au long de cette période : le cœur du système bancaire français a été apporté au privé, et ce sont des oligarques de Bercy qui ont été à la manœuvre. Les grands commis de l’État sont devenus les grands commis du CAC 40. De cette trahison des intérêts publics, tous ont été généreusement remerciés par les rémunérations vertigineuses dont le capitalisme anglo-saxon est coutumier.

...

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… Marie-Anne Barbot-Layani… Passée par l’ENA (1993) … rejoint aussitôt diplômée la direction du Trésor… Les années qui suivent, elle participe alternativement aux cabinets ministériels de gauche puis de droite, afin de mettre en œuvre des politiques censées s’opposer mais qui se ressemblent au point de se confondre…

… De 2007 à 2010, elle fait une immersion dans le privé … Marie-Anne Barbot Layani est ainsi directrice générale adjointe de la Fédération nationale du Crédit agricole.

… Par un décret du président Nicolas Sarkozy, en date du 8 mai 2012, elle "est nommée inspectrice générale des finances" …

… Le 10 décembre [2013] la Fédération bancaire française (FBF), quartier général de la finance française, annonce par un communiqué que Mme Barbat-Layani devient sa nouvelle directrice générale à compter du 2 janvier 2014 …

Les oligarques qui se sont servis du ministère des Finances comme tremplin professionnel contrôlent les plus grandes banques françaises, dont BNP-Paribas, la Société générale ou encore BPCE, sans oublier les possessions annexes. Ils ont aussi placé l’une des leurs au sein de la très puissante Fédération bancaire française, qui exerce un constant lobbying en direction de la puissance publique pour bloquer des projets de loi, pour en amender d’autres.

Il faudrait raconter les prouesses de Gérard Mestrallet qui, passé par l’ENA puis par la direction du Trésor, est nommé conseiller de Jacques Delors, alors ministre des Finances. Ce poste lui permet d’atterrir à la Compagnie financière de Suez, rebaptisée ultérieurement Suez, dont il devient le PDG. La prise de l’ex-oligarque du ministère des Finances ne s’arrête pas là, puisque le gouvernement de Dominique de Villepin décide, en 2006, d’ouvrir le capital de Gaz de France et de pousser l’entreprise publique dans les bras de Suez, un rapprochement qui donnera naissance à Engie. En clair : c’est donc un ancien du Trésor qui mène à bien l’une des grandes privatisations d’un service public en France, celui du gaz…

Il faudrait aussi se pencher sur les méfaits de Michel Bon, un autre inspecteur des finances qui pilote en 1997 la privatisation d’un autre service public, France Télécom, voulue par le Premier ministre Lionel Jospin, et qui, par une cascade d’erreurs, fait basculer l’entreprise dans une catastrophe financière sans précédent. Rebaptisée depuis sous le nom d’Orange, elle est actuellement présidée par l’ex-inspecteur des finances Stéphane Richard.

… l’oligarchie issue de Bercy… est parvenue à quadriller sinon à verrouiller une bonne partie de la vie parisienne des affaires. Elle fonctionne à la manière d’une amicale ou d’une société d’entraide : ses membres se rendent mutuellement des services, autant qu’il est nécessaire. C’est un monde qui a ses codes, ses rites, ses usages et ses lieux de rencontre : on se côtoie une fois par mois au Siècle, le club huppé où l’on éprouve le frisson de faire partie des grands de ce monde. On joue au golf à Saint-Cloud et à Chantilly, ou au tennis dans les clubs Le Polo de Bagatelle et Le Tir au pigeon, à Paris.

De cette société d’entraide, il serait fastidieux d’établir ici toutes les ramifications. Comme elles sont innombrables, n’en évoquons qu’une seule, l’une des plus notoires, celle dont Alain Minc est le cœur et que j’ai mise au jour dans un livre antérieur, Petits Conseils. Inspecteur des finances lui-même, l’entremetteur du capitalisme parisien fédère autour de lui – il en a fait un métier – un réseau complexe de relations d’amitié avec d’anciens congénères de Bercy… »

[1] « La Caste », Laurent Mauduit, 2018 ; La Découverte ; pp. 23-36.

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10 décembre 2020

059 - L’État français phagocyté.

Les billets 020 à 028 ont abordé un phénomène intitulé « Le Grand Complot de la haute finance » ; en particulier dans le premier d’entre eux il est écrit : « Unis par une collusion d'intérêts, ils mirent en commun de grand moyens financiers pour influer en leur faveur sur la politique gouvernementale. » La description de ce qu’il a appelé « Grand Complot » était faite par Thomas Wallace dans son ouvrage de 2013 « America is Self-Destructing », sur la base de la situation dans son pays, les USA.

Un esprit un peu curieux ou qui n’aime pas se limiter à la superficialité des choses se demandera sous quelle forme une telle « collusion d’intérêts » se manifeste-t-elle en pratique. On peut imaginer avec raison les milliardaires comme généralement animés d’abord par une cupidité égoïste a priori pas très compatible avec l’esprit de solidarité, de concertation, de convergence d’action, qui constitue la base d’une collusion - que le Larousse définit par « entente secrète ». Nous allons développer cela dans le cas de la France - qui sera familier pour le lecteur francophone - sur des extraits d’un ouvrage au titre évocateur, publié en 2018, et consacré à cette question : « La Caste » de Laurent Mauduit (écrivain, journaliste et cofondateur du journal Mediapart). Nous allons voir, sur une série de billets, comment la haute fonction publique a été phagocytée par la puissance d’intérêts financiers privés et dévoyée de son rôle canonique d’être au service de l’intérêt général.

059-FB

« … Jusqu’aux années 1960-1970, la haute fonction publique était diversifiée et composite, attachée au bon fonctionnement de la République et dévouée à l’intérêt général, incarnée par un gouvernement qu’elle avait pour mission de servir. Les hauts fonctionnaires qui travaillaient à la direction du Trésor étaient d’abord de grands techniciens de la finance et savaient parfaitement conduire un plan de nationalisation quand on le leur demandait ; ils ont tout autant su conduire les vagues de privatisation quand le monde politique a changé.

Ces temps-là ne sont plus. La vague néolibérale des années 1980 a tout emporté. Et, à Bercy aussi, elle a tout dévasté. Les unes après les autres, les figures de la haute fonction publique se sont transformées en militants assidus de la cause néolibérale. Si bien que les politiques économiques et les politiques sociales ont fini par se confondre totalement, avec pour conséquence une crise démocratique majeure. » [1]

« … la haute fonction publique dont le pays [la France] s’est doté, qu’il a formée à grands frais à l’ENA (École nationale d’administration), qu’il a distinguée dans un corps d’élite, l’Inspection des finances, a progressivement cessé de défendre l’intérêt général. Désormais, cette oligarchie ne défend plus qu’une seule cause : la finance…

… Aujourd’hui, face à la montée en puissance d’un capitalisme d’actionnaires de plus en plus destructeur, l’État aurait plus que jamais besoin d’une haute fonction publique dévouée et désintéressée pour servir et défendre l’intérêt général en même temps que le modèle social français. Or, … les hauts fonctionnaires formés par l’État ne servent plus "le pays qu’à contre-cœur" ou alors ils se sont mis au service de puissances privées… Avec Emmanuel Macron, c’est un pas de plus qui a été franchi : la caste s’est émancipée et a porté l’un des siens au pouvoir. » [2]

[1] « La Caste », Laurent Mauduit, 2018 ; La Découverte ; p.12.

[2] Ibid ; pp. 15-16.

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03 décembre 2020

058 - Le lobbying.

Le système électoral est souvent évoqué comme un marqueur, un gage, caractérisant une société démocratique, par opposition à un régime totalitaire. Il est vrai que dans ces pays dits démocratiques, la répression des opposants ne revêt généralement pas une forme aussi violente que dans les régimes réellement totalitaires (pas de torture, de flots de disparitions, d’emprisonnements sans jugement ou avec une mascarade de jugement). Jusqu’au début des années 70, les citoyens pouvaient avec raison penser que les élections leur donnaient le pouvoir de faire un choix politique distinct sur la manière dont le pays serait gouverné, entre une gestion plus ou moins sociale de l’économie, plus ou moins tournée vers l’intérêt général ou des intérêts privés, entre une plus ou moins grande distribution de la richesse produite vers les salariés ou les actionnaires. Depuis, l’establishment des pays occidentaux continue de tout faire pour laisser croire aux citoyens qu’il continue d’en aller de même alors qu’un tyrannie de la pensée unique économique a progressivement tissé dans les médias et dans la haute fonction publique une chape de plomb.

Pour contrecarrer cela, de plus en plus de voix s’élèvent pour alerter une population incrédule et perplexe (mais de moins en moins) sur le fait que le pouvoir politique n’est plus que l’exécutant d’un pouvoir financier, mondialisé.

Il est assez évident de se dire que, sur le plan économique, le futur est fait des choix financiers présents et que ceux qui sont en position d’effectuer ces choix dans le domaine des investissements privés sont ceux qui possèdent la monnaie.

058

Examinons de manière un peu plus précise comment les choses se sont mises en place aux États-Unis, tout d’abord en exposant un extrait du passage consacré à ce sujet par Thomas Wallace. En Europe la situation est à n’en pas douter semblable, quoique encore plus opaque car, à la différence des États-Unis, les sociétés de lobbying n’y ont aucune obligation légale d’être enregistrées. Il existe seulement au Parlement européen un registre sur lequel ces sociétés sont « invitées » à s’enregistrer. Ce registre comportait en 2019 environ 11 800 organisations tandis que Transparency international estimait « à environ 26 500 le nombre de lobbyistes présents de façon régulière à Bruxelles ». [1]

Voici donc ce que Thomas Wallace a écrit en 2013 au sujet du lobbying dans son pays : [2]

« … Parcourir le Grand Complot de la haute finance postérieur aux années 1970 révèle la genèse, les stratégies et les mécanismes ayant contribué aux crises économiques et financières subies par la Nation en 2007 et 2008. De vastes ressources financières permirent aux entreprises et aux individus les plus riches de la Nation de parvenir à une influence sans précédent sur le système étatique de gouvernance de la Nation et de le contrôler. Des collusions entre le monde de l'entreprise et celui de la politique ont réussi à abroger, modifier ou éliminer des réglementations postérieures à l'époque de la crise de 2008, des politiques publiques et des organismes de réglementation qui, durant des décennies, ont plus ou moins réussi à réguler les investissements industriels et à gérer les politiques fiscale et monétaire de la Nation.

[...]

La stratégie de la haute finance retint rapidement l'attention et fournit aux deux partis politiques un soutien financier à des niveaux sans précédent. La nature addictive d'importantes donations financières, disponibles sans les demander et capables de financer sa propre prochaine élection devint la force politique toute puissante, qui intensifia gravement le pouvoir et l'influence du milieu des affaires sur la législation. Au changement de siècle, les conséquences d'une forme créative de corruption légale ont gravement affecté et érodé l'éthique et l'utilité des institutions de gouvernance et, plus grave encore, ont pu gommer les gains économiques auxquels les classes moyennes étaient parvenues au cours des années 1950 et 1960. Par suite, en moins de quatre décennies, la Nation s'est retrouvée avec les mêmes déficiences socio-économiques et politiques qui caractérisèrent l'époque ayant conduit à la crise de 1929. Que l'on considère le mouvement d'extrême conservatisme des dernières décennies comme une bénédiction ou une malédiction, il a provoqué de vastes changements culturels systémiques qui ont eu un effet étouffant et corrosif sur la politique et les résultats socio-économiques de l'Amérique.

La genèse du Grand Complot de la haute finance fut formalisée à la fin des années 1960 et au début des années 1970 alors qu'en Amérique le milieu des affaires devenait de plus en plus inquiet de l'expansion d'une politique de régulation du gouvernement et de ses réglementations pour l'environnement et la sécurité des travailleurs. Ceci produisit un effort coordonné pour influencer la politique gouvernementale fédérale en initiant, à Washington, une plus grande présence du monde de l'entreprise et des affaires qui y sont liées, présence dont la constitution passa de 100 agences en 1968 à plus de 500 en 1978. De plus, le nombre de lobbyistes enregistrés s'accrût de 175 cabinets en 1971 à environ 2 500 en 1982…

[…]

Les grandes entreprises ont démontré que de vastes ressources financières et humaines, utilisant des compétences professionnelles spécialisées dans le droit, la finance publique, la comptabilité, la marketing et les médias, sont capables d'influencer efficacement le public et de réussir à développer et à entretenir un soutien politique des deux partis. En 1995, une initiative couronnée de succès, dans le cadre législatif, le Private Securities Litigation Reform Act (Loi de réforme pour les contentieux sur les placements privés) reçut un soutien bipartisan ; la loi avait pour objet de réduire les poursuites judiciaires de titulaires d'actions contre des entreprises qui auraient publiées de fausses informations. Cette démarche était intégrante d'un effort continu visant à réduire la réglementation et le contrôle d'activités commerciales d'entreprises, pouvant être inconvenantes mais profitables.

De ce fait, les entreprises du pétrole, de la banque, de l'investissement, des télécommunications, de l'automobile et de la chimie arrivèrent à une position de pouvoir où le milieu des affaires peut gravement influencer la nature, l'éthique et la vitalité de l'économie de la Nation. Il est devenu habituel pour les lobbyistes de dépenser, comme cela est officiellement rapporté, plus de 3 milliards de $ par an, somme qui se trouve substantiellement augmentée par les canaux de financement officieux.

Par ailleurs, la haute finance a ajouté le concept de « groupe de réflexion » à son arsenal d'outils d'influence, conçus pour manipuler l'opinion politique américaine et la politique publique, ainsi que pour doter les politiciens et les experts de supports structurés de débat, formulés par des groupes de réflexion de type universitaire, ainsi que par d'anciens élus politiques et leurs équipes. Ainsi, durant les années 1960 et 1970, de riches individus, des fondations familiales et des entreprises créèrent des machines de propagandes conservatrices se présentant comme des organisations de recherche pseudo-universitaires contribuant à un message conservateur biaisé destiné à divers organes de presse publique. De tels groupes de réflexion comprennent l'American Enterprise Institute et l'Heritage Foundation, supportés financièrement par des familles fortunées bien connues comme Coors, Mellon et Kock. De tels groupes de réflexion de droite et médias portés par les mêmes idées, tels que le Public Interest et l'America Spectator, combinés aux efforts menés par les lobbyistes de Washington, disposant tous d'un financement illimité, sont devenus un force dominante pour forger l'opinion publique et manipuler la politique américaine.

Ainsi, de grandes entreprises, de riches individus et des groupes d'intérêts particuliers financent un éventail d'efforts concernant des questions, des politiques et des objectifs sociaux et économiques pour gagner les esprits et le soutien politique d'élus, de faiseurs d'opinion et d'électeurs. Une prolifération de messages soigneusement sélectionnés et magistralement construits est créée et distribuée, parfois sous l'apparence d'une éducation impartiale du public mais, le plus souvent, sous la forme d'un prosélytisme visant à déplacer l'opinion publique et la dynamique politique vers des objectifs conservateurs définis en faisant souvent appel à une information incomplète, trompeuse ou imprécise. Ces efforts sont des exemples infâmes d'une perte d'intégrité intellectuelle et d'éthique à son paroxysme, et sont pourtant souvent tolérés, alors qu'ils prêchent la haine dans une démocratie… »

Par ailleurs, dans l’ouvrage « Halte à la toute-puissance des banques » cité dans le précédent billet n°56, on peut lire : [3]

« … à Washington, en 2010, on compte pour chaque élu, trois lobbyistes de haut niveau payés par le système bancaire. Thomas Friedman, journaliste du New York Times peut ainsi écrire : "Aujourd’hui, le Congrès est le forum de la corruption légale. En exploitant les informations du site Opensecrets.org, une association de consommateurs a calculé que le secteur des services financiers, immobilier compris, a contribué à hauteur de 2,3 milliards de dollars au financement des campagnes électorales de niveau fédéral entre 1999 et 2010. C’est plus que les contributions combinées des secteurs de la santé, de l’énergie, de la défense, de l’agriculture et des transports. Pourquoi la commission de la Chambre des représentants sur les services financiers compte-t-elle soixante et un membres ? Parce que bien des élus veulent être en mesure de vendre leurs votes à Wall Street." En Europe, où les lobbyistes n’ont pas l’obligation légale de se déclarer à Bruxelles, le problème est moins visible. »

[1] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/05/23/petit-guide-de-lobbyisme-dans-les-arenes-de-l-union-europeenne_5466056_4355770.html

[2] « America is Self-Destructing », Thomas Wallace, 2013 ; Author House, Bloomington, Indiana ; pp. 297-302.

[3] Halte à la toute-puissance des banques ! ; Bernard Lietaer, Christian Arnsperger, Sally Goerner et Stefan Brunnhuber ; 2012 ; p. 187.

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19 novembre 2020

057 - Le trading haute fréquence.

Le trading haute fréquence est un produit de l’informatisation de la finance (voir le billet n° 017). Dans son ouvrage La médiocratie, le docteur en philosophie canadien Alain Deneault y consacre quelques pages éclairantes et fouillées, retranscrites en grande partie ci-dessous.

« … le marché fait désormais l’économie de l’esprit humain et se trouve essentiellement cadencé au rythme de nanosecondes (milliardièmes de seconde) par des algorithmes qui parfois dérapent… Un des inventeurs de ces machines, Thomas Peterffy, a observé en 2010 qu’elles "ont évolué plus rapidement que notre capacité à les comprendre et à les contrôler". Il devient impossible de concevoir les "réactions du marché" en lien, par exemple, avec telle ou telle information de nature politique, à moins que celle-ci ne relève d’une catastrophe. "Le marché" n’est tout simplement plus un sujet social. La rationalité économique relève désormais de programmes informatiques que des experts jettent dans la mêlée, sans précisément savoir ce qu’il adviendra des milliers de milliards qu’ils mettent quotidiennement en jeu.

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Ces machines jouent donc en Bourse l’épargne des petites gens, les dettes publiques des États, la valeur des monnaies, en affectant visiblement les cours à partir desquels les agences de notations attribuent ensuite aux institutions présentes sur les marchés de cruciales notes. L’auteur de 6 [pseudonyme Ervin Karp] conclut : "Les marchés ne sont plus qu’un immense théâtre des opérations où les calculateurs humains seraient bien incapables de comprendre quoi que ce soit." Environ 70 % des transactions boursières effectives aux États-Unis (40 % en Europe) passent aujourd’hui par ces ordinateurs, mais déjà 90 % des offres d’achat, qui engorgent le système boursier et participent de la variation des cours, sont de leur fait. Par exemple, le 1er octobre 2012, un algorithme non identifié a accaparé les infrastructures numériques de la Bourse en l’inondant d’offres sans intérêt de façon à réduire les flux des adversaires, dans le cadre d’une stratégie encore difficile à décrypter.

Plus rien ne tient. La Bourse de New-York est aujourd’hui physiquement au New Jersey, dans la banlieue inconnue de Mahwah. Là, dans des entrepôts ultras-sécurisés occupant l’équivalent de plusieurs terrains de football, des ordinateurs ultra-performants tirent quotidiennement en électricité ce qu’il en faudrait pour alimenter 4 500 maisons, afin de se disputer à pleine turbine la valeur de titres. La Bourse de Paris fait de même, pour sa part près de Londres, dans un ville connue de personne, Basildon.

Dans ce contexte, toute erreur est lourde de conséquences. Le 1er août 2012, un algorithme auquel la firme de courtage Knight Capital recourait strictement à des fins expérimentales – pour analyser la façon dont le marché informatisé réagirait si un acteur se comportait soudainement de manière insolite – est de lui-même passé à l’action sur la marché réel de New York. Achetant les titres lorsqu’ils étaient au plus cher et les revendant lorsqu’ils tombaient au plus bas, il a occasionné à ses clients des pertes de l’ordre de 180 dollars par milliseconde, soit 180 000 dollars par seconde, soit 10,8 millions de dollars par minute, et ce, pendant près de trois quarts d’heure. Personne ne s’est expliqué les raisons de ce dysfonctionnement. Quelques mois auparavant, le 23 mars 2012 à 11 heures 14 minutes 18 secondes et 436 millisecondes, une scène stupéfiante était survenue. La firme de courtage à haute fréquence Bats Global Markets venait de faire elle-même son entrée en Bourse, tambours battants, fixant son action à 15,25 dollars. En 900 millisecondes, le prix de son titre avait dégringolé à 0,28 dollars et la firme, K.O., a dû se laisser racheter par une concurrente les jours suivants. Un algorithme ennemi l’avait attendue de pied ferme et, sitôt sa cotation annoncée, avait dispersé des offres d’achat à la baisse tous azimuts à une vitesse folle, de façon à tuer le titre illico. Aucune enquête sérieuse n’a été menée sur la terreur qu’implique ce western financier du nouveau siècle. "Cette nouvelle bataille confirmait toutefois que les marchés étaient désormais le lieu de tous les conflits et que le gagnant était celui qui possédait l’algorithme le plus efficace et le plus rapide", écrit l’auteur [Ervin Karp].

Il s’ensuit des crises à répétition. Les experts pour qui l’actualité économique continue d’avoir un sens réfléchissent en somnambules. Les marchés se présentent explicitement comme le théâtre d’interminables échauffourées et les noms qu’affublent les courtiers à leurs algorithmes – Arid, Blast [Explosion], Guerilla, Iceberg, Nighthawk [Couche-tard], Ninja, Shark [Requin], Sniffer [Renifleur], Sniper, Stealth [discrétion] et Sumo – attestent de cet univers belliqueux Le lobby de cette finance à haute fréquence se contente d’expliquer qu’elle relève d’une nouvelle forme de darwinisme permettant, à terme, de situer les paramètres du marché. En réalité, ces algorithmes ne sont d’aucun intérêt pour l’économie des gens. Ils contribuent toutefois à déterminer les cours financiers en se trompant mutuellement, en se couvrant, en déployant sur les marchés des manœuvres de diversion ou en raflant la mise quelques millisecondes avant qu’un algorithme rival n’officialise la prise qu’il a préparée. Blast, par exemple, a pour fonction de démultiplier des ordres d’achat sur des plateformes boursières éparses de façon à contrecarrer toute réaction de la part d’algorithmes ennemis, tel que Sniffer, programmé pour repérer les logiques opératoires des logiciels à l’œuvre sur le marché. Devant tout cela, un malaise s’installe. Dans 5 Karp écrit qu’en cas de turbulence, les courtiers se demandent automatiquement "s’il s’agit d’un bug interne ou si cela provient du marché".

Tant d’agitation produit des krachs boursiers éclair qui sidéreraient les populations si leur cerveau avait le temps d’en prendre conscience. Il s’agit de plongées vertigineuses des cours financiers qui se trouvent rattrapées dans la milliseconde, de plongeons en spirale qui se réemballent aussitôt et foncent dans les hauteurs avant de tomber en chute libre. Quand la durée de ces descentes à pic est perceptible à échelle humaine, on croit rêver : le 6 mai 2010, les marchés états-uniens ont eu le temps de perdre et de reprendre en seulement dix minutes 700 milliards de dollars. Le prix des actions a alors fluctué de manière invraisemblable : "le cours de la maison de vente aux enchères Sotheby’s s’est envolé de 34 à 10 000 dollars. Celui du consultant Accenture a dégringolé de 40 dollars à 1 cent", rapportent Lelièvre et Pilet, dans un chapitre de leur ouvrage intitulé "En attendant le krach fatal". Les auteurs citent des polytechniciens et des ingénieurs de la finance chargés d’enseigner ces pratiques à leurs étudiants français, qui s’inquiétèrent les premiers d’une telle frénésie. En rien ne parvient-elle à ce à quoi elle prétend, soit la fixation des prix. Parmi eux, Nicole El Karoui parle d’un système fonctionnant en vase clos entre une poignée d’acteurs qui "ne savent pas où ils vont".

Hormis le comportement globalement incontrôlable, les risques de bugs informatiques, et les stratégies de poker menteur développées dans des combats entre algorithmes, tels que mentionnés par Alain Deneault, le trading haute fréquence n’est autre qu’une pratique déguisée de ce qui s’apparente à un véritable délit d’initié, mais en millisecondes. Expliquons cela.

Lorsque l’on est bien positionné dans le secteur de la haute finance, on possède aussi des serveurs informatiques de passage des ordres de vente ou d’achat bien positionnés, c’est-à-dire physiquement situés non loin des serveurs d’une place boursière. Les courtiers travaillant pour le grand public interviennent en général à partir de serveurs plus éloignés. Entre les serveurs de passage des ordres et les serveurs d’une place boursière, l’information transite à la vitesse de la lumière, généralement dans un câble électrique de cuivre, c’est-à-dire à environ 200 000 km/s. C’est une vitesse énorme. Mais si l’on considère un ordre envoyé depuis un serveur situé à 400 km de la place boursière, il mettra environ 2 ms pour y arriver. Nous n’avons pas pris 400 km tout à fait par hasard. C’est la distance qui sépare Londres de Paris. Et les serveurs de la Bourse de Paris sont physiquement situés… dans la banlieue de Londres. Donc si un serveur d’un acteur bien positionné dans le monde de la finance possède un serveur dans la région de Londres, il verra passer les ordres d’achats et de ventes d’actions d’une valeur de la Bourse de Paris au moment où elles parviendront sur place, soit 2 ms après avoir été émises par des serveurs situés à Paris. Si par exemple, à un instant précis, il voit passer plus d’ordres de vente que d’achat, il sait que cela entraîne une baisse du cours de la valeur et il peut aussitôt lancer un ordre d’achat à ce cours inférieur avant que les serveurs situés à Paris ne puisse le voir, 2 ms plus tard, et réagir.

Voilà comment des acteurs bien positionnés dans le monde de la finance peuvent spolier des investisseurs grand public par une sorte de délit d’initié à la vitesse de la lumière.

Un centime d’euro gagné par milliseconde, cela fait 10 euros par seconde, 36 000 euros par heure, etc.

[1] La médiocratie ; Alain Deneault, 2015, Lux éditeur ; pp. 78 à 82.

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