Économie scientifique

30 avril 2022

095 - Le rapport Meadows : World3, Scénario 7 - Réduction des naissances.

Nous examinons dans les extraits suivants les résultats obtenus avec World3 si, partout dans le monde, la taille moyenne d’une famille est de 2 enfants.

« World3 ne peut pas représenter la dynamique évolutive d’un système en pleine restructuration. Mais il peut servir à tester certains des changements les plus élémentaires opérés par une société qui décide de faire marche arrière par rapport au dépassement et de poursuivre des objectifs plus satisfaisants et plus durables que la perpétuelle croissance matérielle.

Dans le chapitre précédent, nous nous sommes servis de World3 pour voir ce qui se produit si la planète procède à des changements dans ses valeurs numériques et non dans sa structure. Nous avons intégré des limites plus élevées, des temps de réaction plus courts, des interventions plus rapides et plus soutenues de la part de la technique et de boucle d’érosion moins actives…

Les causes structurelles du dépassement sur lesquelles les hommes peuvent le plus agir sont celles que nous n’avons pas modifiées dans le chapitre 6 [scénarios 1 à 6], à savoir celles qui actionnent les boucles de rétroaction positives responsables de la croissance exponentielle de la population et du capital physique. Il s’agit des normes, des objectifs, des attentes, des pressions, des incitations et des coûts qui poussent les individus à faire plus d’enfants que ce que le seuil de renouvellement exige. Il s’agit des croyances et des pratiques solidement ancrées en nous, qui nous entraînent à gaspiller davantage les ressources naturelles que l’argent, distribuer les revenus et la richesse de façon non équitable, à nous considérer avant tout comme des consommateurs et des producteurs, à associer statut social et confort matériel ou financier, et à définir les objectifs en fonction de ce qui nous permettra d’obtenir plus et non de donner plus ou d’obtenir ce qui est suffisant.

Dans ce chapitre, nous allons modifier les boucles de rétroaction positives qui entraînent une croissance exponentielle dans le système mondial. Nous allons étudier comment sortir en douceur de l’état de dépassement. Pour cela, nous allons adopter une nouvelle perspective centrée non pas sur les technologies qui permettent de changer les limites, mais sur les objectifs et les aspirations qui président à la croissance…

… [Le Scénario 7] part de l’hypothèse que tous les habitants de la planète adoptent les mêmes choix en matière de procréation que ceux qu’ont faits, il y a longtemps déjà, environ 1 milliard d’individus dans les pays les plus développés.

095

Pour produire ce scénario, nous avons fixé à 2 enfants la taille moyenne de la famille désirée par la population… Résultat [graphes de l’image jointe] : la population augmente lentement, mais suivant la dynamique de la structure des âges, la population atteint un pic à 7,5 milliards d’individus en 2040… Une politique prônant 2 enfants et efficace à l’échelle planétaire, introduite en 2002, réduit donc le pic démographique de moins de 10 %. L’explication tient au fait que, même en l’absence d’une telle politique, la population modélisée du début du XXIe siècle s’approche à grands pas d’un niveau de vie qui lui fait de toute façon souhaiter une famille réduite et grâce auquel elle a accès à des moyens de contrôle des naissances proches des 100 % d’efficience.

Ce pic démographique moins élevé a des effets positifs… Lors du pic, en 2040, la production de biens de consommation par habitant dépasse de 10 % celle du Scénario 2 [des ressources renouvelables plus abondantes qu’estimé], tout comme, à peu de choses près, l’espérance de vie, et l’approvisionnement en nourriture par habitant a augmenté de 20 %. C’est dû au fait que l’on a moins besoin d’investir pour répondre à la demande de consommation et de services d’une population plus restreinte, si bien que l’on consacre davantage d’investissements à la croissance du capital industriel… les années comprises entre 2010 et 2030 peuvent être qualifiées d’"âge d’or", le bien-être des hommes étant relativement élevé pour une population moins nombreuse.

Mais la production industrielle atteint un pic en 2040, puis baisse à peu près au même rythme que dans le Scénario 2 et rigoureusement pour les mêmes raisons. Les usines, plus nombreuses, émettent plus de pollution, ce qui se répercute de façon négative sur la production agricole. Il faut donc consacrer du capital à ce secteur pour maintenir la production de nourriture. Par la suite, après 2050, la pollution est telle qu’elle a un impact négatif sur l’espérance de vie. En résumé, ce scénario est celui d’une « crise de la pollution », car cette dernière, par son niveau élevé, empoisonne la terre, provoquant une pénurie de denrées alimentaires destinées à la population.

Ainsi, avec les limites et les technologies supposées dans le Scénario 7 et en l’absence de tout frein aux aspirations matérielles, ce monde ne peut même pas tolérer 7,5 milliards d’individus. On ne peut donc couper à l’effondrement si on ne stabilise que la population mondiale. La poursuite de la croissance du capital est tout aussi non soutenable que celle de la croissance démographique. Si elles ne sont pas contrôlées, chacune d’elles a pour conséquence une empreinte écologique qui dépasse la capacité de charge du globe. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 383-388.

Posté par jpdevos91 à 20:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]


19 avril 2022

094 - Le rapport Meadows : La technologie et les marchés ne peuvent à eux seuls empêcher l’effondrement – Exemple de la pêche.

« L’histoire récente de la pêche dans le monde illustre bien à quel point la technologie et les marchés réagissent parfois de façon inappropriée lorsqu’on approche des limites. Dans le cas de la pêche mondiale, on s’est retrouvé en présence du cocktail "normal", composé de déni des limites, d’efforts croissants pour conserver le volume de capture traditionnel, d’expulsion des pêcheurs étrangers, de subventions attribuées aux pêcheurs locaux et, pour finir, de mise en place hésitante d’une réglementation. Dans certains cas, comme dans celui de la pêche à la morue sur la côte est du Canada, à laquelle font référence les citations ci-dessus, l’intervention de la société s’est produite trop tard pour préserver les ressources.

094-1

La réglementation de la pêche concerne petit à petit la majeure partie des grandes pêcheries. L’ère des "océans en libre accès" touche certainement à sa fin. Les limites ne font plus de doute, et constituent aujourd’hui un aspect essentiel de la pêche dans le monde. Conséquence de la pénurie de ressources et de réglementation, les captures mondiales de poisson sauvage ont cessé d’augmenter. Dans les années 1990, l’ensemble des captures mondiales de poisson de mer à des fins commerciales avoisinait les 80 millions de tonnes par an… Nous ne saurons que dans un grand nombre d’années si ce palier est soutenable ou s’il annonce le début d’un effondrement. Vers 1990, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a estimé que les eaux de la planète ne pouvaient pas supporter une pêche commerciale dépassant les 100 millions de tonnes par an de ressources conventionnelles, un chiffre légèrement au-dessus du niveau constaté dans les années 1990.

094-2

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’aquaculture ait connu un rapide essor à la même époque et qu’elle produise aujourd’hui près de 40 millions de tonnes de poisson par an contre 13 en 1990. Un tiers du poisson consommé dans le monde vient à présent de l’aquaculture. N’est-ce pas là une belle réaction de la part du marché et de la technologie ? Cet essor de l’aquaculture n’est-il pas l’illustration de la faculté de la technologie et des marchés à résoudre les problèmes ? Pas vraiment, et pour trois raisons. La production de poisson représentait auparavant une source de nourriture ; elle est en train de devenir un exutoire. Le poisson et les autres espèces aquatiques nourrissaient auparavant les populations pauvres ; ils nourrissent aujourd’hui de plus en plus les riches. Les bancs de poisson sont neutres pour l’environnement ; les exploitations piscicoles sont catastrophiques.

Tout d’abord, les lieux de pêche en haute mer sont une véritable source de nourriture pour l’humanité, car ils permettent la transformation de simples plantes en une chair délicieuse. Les élevages de poissons, eux, ne représentent pas une source nette de nourriture ; ils ne font que convertir une forme de nourriture en une autre avec les inévitables pertes qui accompagnent chaque stade du processus. Les poissons d’élevage sont généralement nourris avec des céréales ou des farines de poisson. Deuxièmement, le poisson était auparavant une importante source de nourriture pour les populations pauvres, une source locale peu ou pas coûteuse. Les communautés pouvaient se rassembler et, au moyen d’outils simples, se procurer la nourriture dont elles avaient besoin. Les élevages de poisson, en revanche, sont destinés aux marchés où les profits sont les plus élevés. Le saumon et les crevettes d’élevage finissent dans les assiettes des populations riches et ne nourrissent plus les pauvres. Et la situation est rendue plus problématique encore par la destruction des ressources halieutiques côtières. De nombreux stocks locaux ont en effet disparu et les consommateurs situés loin de ces réserves font grimper les prix des stocks restants. Résultat : les pauvres ont moins de poisson à leur disposition. Enfin, l’élevage du poisson, des crevettes et d’autres espèces aquatiques produit d’importants dégâts sur l’environnement. À cause de cette activité, certaines espèces cultivées s’échappent dans la nature, les mers recueillent des déchets alimentaires et des antibiotiques, les virus se répandent et les zones humides côtières sont détruites. Et ces effets dévastateurs ne sont pas le fruit du hasard. Ils résultent du fonctionnement du marché : ce ne sont que des "externalités" qui n’affectent en rien les prix et les profits des principaux marchés halieutiques.

Plusieurs événements d’envergure illustrent le stress considérable qui pèse sur les pêches de la planète. En 1992, le gouvernement canadien a fermé toutes ses zones de pêche situées sur la côte est, y compris les pêcheries de morue. Elles étaient toujours fermées en 2003, car les stocks n’étaient pas suffisamment reconstitués. En 1994, la pêche au saumon au large de la côte ouest des États-Unis a été drastiquement limitée. En 2002, quatre pays bordant la mer Caspienne sont tombés d’accord pour mettre en place un dispositif de protection de l’esturgeon, qui donne le célèbre caviar, après que les captures annuelles sont passées de 22 000 tonnes dans les années 1970 à seulement 1 000 tonnes à la fin des années 1990. Les populations de thons rouges, qui vivent normalement 30 ans et atteignent 700 kg, ont baissé de 94 % entre 1970 et 1990. Quant au nombre total de captures dans les eaux norvégiennes, il n’est maintenu que parce que les poissons les plus prisés, qui ont disparu, sont remplacés par des espèces moins courues. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 370-374.

Posté par jpdevos91 à 20:18 - Commentaires [0] - Permalien [#]

28 février 2022

093 - Le rapport Meadows : Pourquoi la technologie et les marchés ne peuvent à eux seuls empêcher l’effondrement.

Nous ne pourrons plus éviter l’effondrement sans changer de système socio-économique. Les extraits de « Les limites de la croissance » exposés dans ce billet démontrent que la technologie et les lois du marché de l’actuel système ne peuvent désormais suffire à l’empêcher.

093

« L’un des enseignements à tirer des 6 simulations précédentes est que dans un monde complexe et fini, lorsqu’on supprime ou repousse une limite pour permettre à la croissance de continuer, on en rencontre une autre. Et lorsque la croissance est exponentielle, cette autre limite arrive étonnamment vite. Il y a en fait des strates de limites. World3 n’en contient qu’un petit nombre. Le "monde réel", lui, en contient bien plus dont la plupart sont distinctes, ont des spécificités particulières et sont locales. Seulement quelques limites, comme celles qui concerne d’ozone ou le climat de la planète, ont une portée véritablement mondiale.
On pourrait s’attendre à ce que des zones différentes du "monde réel", en poursuivant leur croissance, rencontrent des limites différentes, dans un ordre différent et à des moments différents. Nous pensons pour notre part que ces limites successives et multiples se manifesteraient partout à la fois, comme cela se produit dans World3. Dans une économie de plus en plus mondialisée, une société qui subit un stress à un endroit envoie des ondes qui sont ressenties partout. De plus, la mondialisation accroît la probabilité que les différentes zones de la planète qui commercent activement les une avec les autres atteignent de nombreuses limites plus ou moins simultanément.

Le deuxième enseignement est que plus un pays parvient à retarder ses limites grâce à des adaptations économiques et techniques, plus il risque de se heurter à plusieurs d’entre elles à la fois. Dans la plupart des scénarios de World3, y compris dans beaucoup de scénarios que nous ne montrons pas ici, le système mondial ne finit pas par être totalement à court de terres, de nourriture ou de ressources ni par perdre totalement sa capacité à absorber la pollution. Ce qui finit par lui manquer, c’est sa capacité à s’en sortir.
La "capacité à s’en sortir" est représentée dans World3, quoique trop simplement, par la quantité de production industrielle qui peut chaque année être investie dans la résolution de problèmes. Dans le "monde réel", bien d’autres éléments déterminent la capacité à s’en sortir : le nombre d’individus ayant une formation ; leur motivation ; l’attention des politiques et leur détermination ; la capacité à accepter un risque financier ; la capacité des institutions à développer, diffuser et assurer la maintenance de nouvelles technologies ; les capacités de gestion ; la capacités des médias et des responsables politiques à rester concentrés sur les problèmes cruciaux ; le consensus parmi les électeurs sur les grandes priorités ; la capacité des individus à regarder loin devant pour anticiper les problèmes. Toutes ces facultés peuvent se développer avec le temps si la société investit dans leur développement. Mais à un moment ou à un autre, elles atteignent leur limite. Elles ne peuvent traiter qu’un certain nombre de difficultés. Des problèmes – qui pourraient pourtant en théorie être résolus individuellement – peuvent déborder "la capacité à s’en sortir" des hommes s’ils surviennent et se multiplient de façon exponentielle.
Le temps est en fait la limite suprême dans World3, et dans le "monde réel" aussi, selon nous. Si on lui laisse suffisamment de temps, l’humanité peut, à nos yeux, résoudre quasiment tous les problèmes. La croissance, surtout lorsqu’elle est exponentielle, est terriblement insidieuse, car elle réduit le temps de l’action efficace. Elle ne fait que stresser encore un système, de plus en plus vite, jusqu’à ce que les mécanismes, qui avaient fait leurs preuves lorsque le rythme était moins soutenu, se dérèglent.
… les marchés et les technologies ne sont que des outils au service des objectifs, de l’éthique et de l’horizon temporel de la société dans son ensemble. Si les objectifs implicites d’une société sont d’exploiter la nature, d’enrichir les élites et de faire fi du long terme, alors cette société développera des technologies et des marchés qui détruiront l’environnement, creuseront le fossé entre les riches et les pauvres et privilégieront les gains à court terme. En résumé, cette société va développer des technologies et des marchés qui vont précipiter son effondrement au lieu de l’éviter.
… les mécanismes d’ajustement ont un coût. Le coût de la technologie et des marchés dépend des ressources, de l’énergie, de l’argent, de la main d’œuvre et du capital. Ces coûts ont tendance à augmenter de façon non linéaire à mesure que l’on s’approche des limites. Ce phénomène explique lui aussi le comportement parfois surprenant d’un système.
… lorsqu’on s’attaque aux émissions d’oxyde d’azote, il est relativement peu coûteux de réduire de près de 50 % les émissions. Le coût augmente mais reste raisonnable quand on passe à près de 80 % et ensuite, on atteint une limite, un seuil au-delà duquel les coûts augmentent considérablement.
… On peut se permettre financièrement de diviser par deux la quantité de polluants par voiture, mais si le nombre de véhicule double, la quantité de polluants par voiture devra à nouveau être divisée par deux simplement pour conserver la même qualité de l’air. Deux doublements du nombre de voitures nécessitent une diminution de 75 % de la pollution et à trois doublement, c’est 87,5 % de la pollution qu’il faut éliminer.
C’est pourquoi à partir d’un certain moment, on ne peut plus dire que la croissance va permettre à l’économie d’être assez riche pour financer la dépollution. La croissance entraîne en réalité l’économie dans une augmentation non linéaire des coûts jusqu’au moment où toute dépollution supplémentaire ne peut plus être financée. » [1]
« De nombreuses raisons expliquent que les signaux du marché pétrolier n’aient pas encore informé utilement le monde sur les limites physiques sur le point d’être atteintes. Les autorités publiques des pays producteurs interviennent en effet pour faire monter les prix ; elles sont tentées de mentir au sujet de leurs réserves, c’est-à-dire de les gonfler afin d’être éligibles à des quotas de production plus élevés. De leur côté, les autorités publiques des pays consommateurs s’efforcent d’empêcher les prix de grimper. Elles peuvent pour cela mentir sur leurs réserves et les gonfler elles aussi afin de réduire le pouvoir politique des producteurs indépendants. Quant aux spéculateurs, ils peuvent amplifier la valse des prix. Les quantités de pétrole en surface prêtes à être utilisées exercent une bien plus grande influence sur les prix que celles qui, sous nos pieds, constituent les ressources futures. Le marché est sourd à toute idée de long terme et n’a que faire des sources et des exutoires ultimes jusqu’à ce qu’ils soient quasiment épuisés et qu’il soit trop tard pour appliquer des solutions satisfaisantes. » [2]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 360-364.
[2] Ibid ; p. 368.

Posté par jpdevos91 à 02:18 - Commentaires [0] - Permalien [#]

27 janvier 2022

092 - Le rapport Meadows : Les simplifications de World3.

092

Le système socio-économique mondial est extrêmement complexe et le programme informatique World3 ne peut bien entendu que le représenter de manière simplifiée, et les simplifications sont très probablement assez optimistes comme nous le détaille l’extrait suivant. [1]

« Il faut se souvenir que World3 ne fait pas la distinction entre les zones riches et les zones pauvres de la planète. Tous les signaux d’une pénurie alimentaire, d’une pénurie de ressource et d’une accumulation de pollution concernent donc le monde dans son ensemble et suscitent des réactions qui mobilisent les facultés de défense du monde toujours dans son ensemble. Cette simplification rend le modèle très optimiste. Dans le "monde réel", si la faim touche avant tout l’Afrique, si la pollution frappe essentiellement l’Europe centrale, si la dégradation des sols se produit surtout dans les pays tropicaux et si les populations qui sont les plus touchées par les problèmes sont aussi celles qui ont le moins de ressources économiques ou technologiques pour y faire face, on enregistrera des délais très longs avant que les problèmes ne soient résolus. C’est pourquoi il peut arriver que le système "réel" ne réagisse pas avec autant de détermination et de réussite que le système World3.
Ce modèle, avec son marché qui fonctionne parfaitement et ses technologies appliquées avec douceur et avec succès (et dépourvues de tout effet secondaire négatif) est là encore très optimiste. Tout comme l’hypothèse selon laquelle les décisions politiques sont prises instantanément et sans entraîner aucun coût. Souvenons-nous également que World3 n’a pas de secteur militaire consommant de l’argent et des ressources qui iraient autrement à l’économie productive. Il n’y a pas non plus de guerre qui font des morts, détruisent le capital et les terres et engendrent de la pollution. Pas plus qu’il n’y a de querelles ethniques, de grèves, de corruption, d’inondations, de tremblements de terre, d’éruptions volcaniques, d’accidents nucléaires, d’épidémie de sida ni de problèmes environnementaux auxquels on ne s’attendait pas. Voilà pourquoi ce modèle est à bien des égards excessivement optimiste. Il représente le "monde réel" au maximum de ses potentialités.
D’un autre côté… nos hypothèses concernant les ressources que l’on peut découvrir, les terres que l’on peut exploiter et la pollution que l’on peut absorber sont peut-être trop restrictives. Ou au contraire trop optimistes. Nous nous sommes en tout cas efforcés de les rendre "réalistes" à partir des données dont nous disposions et de notre propre évaluation des possibilités techniques. »

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 357-359.

Posté par jpdevos91 à 02:29 - Commentaires [0] - Permalien [#]

14 janvier 2022

091 - Le rapport Meadows : Dépassement et effondrement.

Suite aux résultats du Scénario 1 présentés dans le précédent billet n°090, les auteurs de « Les limites de la croissance » nous livrent une analyse sur le sujet du phénomène de dépassement pouvant conduire à un éventuel effondrement dont voici quelques extraits dans le présent billet :

091-1

« Une population et une économie sont en dépassement lorsqu’elles puisent des ressources et émettent des polluants à un rythme non soutenable, mais ne se trouvent pas encore dans la situation où le stress qu’elles imposent aux systèmes vitaux est suffisamment fort pour qu’elles soient contraintes de réduire leur consommation ou leurs émissions. Autrement dit, l’humanité est en dépassement lorsque son empreinte écologique se situe au-dessus du niveau soutenable, mais n’est pas suffisante pour la pousser à déclencher les changements qui vont la faire baisser.

Le dépassement s’explique par un retard dans la réaction. Les décideurs d’un système n’obtiennent pas immédiatement l’information selon laquelle les limites ont été dépassées, ou ne la croient pas ou n’en tiennent pas compte. Le dépassement est possible, car des ressources dans lesquelles on peut puiser ont été accumulées… Plus le stock de départ est important, plus le dépassement peut durer longtemps. Si une société ne considère que les signaux relatifs à la disponibilité des stocks et non ceux portant sur la vitesse de reconstitution de ces derniers, elle est condamnée au dépassement.

L’inertie s’ajoute au retard des signaux et elle constitue une autre source de retard dans la réponse apportée à ces mêmes signaux. Étant donné le temps qu’il faut à une forêt pour repousser, à une population pour vieillir, à des polluants pour s’infiltrer dans l’écosystème, à des eaux polluées pour redevenir propres, aux machines pour se déprécier, ou aux individus pour s’instruire ou se recycler, le système ne peut pas changer du jour au lendemain, même après avoir perçu et accepté l’existence d’un problème… Les systèmes politiques et économiques de la planète ne regardent pas assez loin devant eux.

091-3

Ce qui fait que l’on passe du dépassement à l’effondrement est l’érosion, à laquelle s’ajoutent les non-linéarités. L’érosion est un stress qui s’amplifie si on n’y remédie pas rapidement… Les sols peuvent s’éroder sans que cela ait d’incidence sur les rendements des récoltes jusqu’à ce qu’ils deviennent moins profonds que la zone radiculaire des cultures. À partir de là, toute érosion supplémentaire débouche rapidement sur une désertification. L’existence de seuils rend les conséquences des temps de réaction encore plus graves…

[…]

091-2

Si une période de dépassement n’est pas obligatoirement suivie d’un effondrement, il faut toutefois prendre des mesures rapides et énergiques pour éviter ce dernier. Les ressources doivent tout de suite être protégées et leur consommation drastiquement réduite. Les niveaux excessifs de pollution doivent être abaissés et les taux d’émission doivent redescendre à un niveau soutenable. Il ne sera pas forcément nécessaire de faire baisser la population, le capital ou le niveau de vie. Ce qui doit en revanche diminuer rapidement sont les flux de matière et d’énergie. En d’autres termes, l’empreinte écologique de l’humanité doit être réduite. Heureusement, si l’on peut dire, l’économie mondiale actuelle engendre un tel gâchis et se caractérise par une telle inefficience que le potentiel de réduction de notre empreinte est énorme et que nous pouvons, ce faisant, garder la même qualité de vie, voire l’améliorer. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 289-294.

Posté par jpdevos91 à 00:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]


28 décembre 2021

090 - Le rapport Meadows : World3, Scénario 1.

Comme cela a été indiqué dans le précédent billet n°080, 12 scénarios ont été étudiés dans la seconde mise à jour de 2004 du rapport Meadows, « Les limites de la croissance ». Dans ce billet et quelques suivants nous allons considérer tout particulièrement quatre d’entre eux. Les extraits de l’ouvrage présentés dans ce billet concernent le cas qui peut être qualifié de scénario de référence, le Scénario 1 :

« [Les résultats du] "Scénario 1"… montrent le comportement de World3 lorsqu’il fonctionne "tel quel" avec des chiffres que nous considérons comme décrivant de façon "réaliste" la situation moyenne qui a été celle de la seconde partie du XXe siècle et sans hypothèse technique ou politique qui sorte de l’ordinaire…

Dans ce scénario [graphiques de l’image jointe], la société suit une trajectoire très classique aussi longtemps que possible sans introduire de changement politique majeur. Elle trace le cours de l’histoire tel que nous l’avons connu tout au long du XXe siècle. La production de nourriture, de biens industriels et de services sociaux augmente en fonction de la disponibilité de capital pour répondre à d’évidents besoins. Aucun effort démesuré n’est fait pour réduire la pollution, protéger les ressources ou protéger la terre, sauf dans la mesure où cela a un sens économique immédiat. Ce monde simulé tente de mener toute une population à la transition démographique et de lui faire connaître une économie industrielle prospère. Dans le monde du Scénario 1, les soins de santé et le contrôle des naissances deviennent très répandus à mesure que le secteur tertiaire se développe. Avec l’essor du secteur primaire, ce monde utilise davantage d’intrants agricoles et obtient de meilleurs rendements. Il émet plus de polluants, nécessite plus de ressources non renouvelables et obtient une production plus importante grâce au déploiement du secteur industriel.

090

La population dans le Scénario 1 passe de 1,6 milliards d’habitants lors de l’année de simulation 1900 à 6 milliards en 2000 et à plus de 7 milliards en 2030. La production industrielle totale est multipliée par 30 ou presque entre 1900 et 2000, puis par 10 jusqu’en 2020. Entre 1900 et 2000, seuls 30 % du stock total de ressources non renouvelables de la planète sont utilisés ; il en reste donc plus de 70 %. Les niveaux de pollution de l’an 2000 commencent à peine à augmenter de façon importante et sont de 50 % supérieurs à ceux de 1990. Les biens de consommation par habitant en 2000 ont augmenté de 15 % par rapport à 1990 ; ils ont été multipliés par 8 ou presque par rapport à 1900.

Quand on regarde la moitié gauche des graphiques du Scénario 1, on ne voit l’évolution des courbes que jusqu’en 2000 et le monde tel qu’il est simulé semble se porter à merveille.de vie s’allonge, le nombre de services et de biens par habitant augmente, tout comme la production totale de nourriture et la production industrielle. Le bien-être humain moyen ne fait que progresser. Quelques nuages se profilent cependant à l’horizon : les niveaux de pollution augmentent, ainsi que l’empreinte écologique des hommes. Et la quantité de nourriture par habitant stagne. Mais dans l’ensemble, le système continue à croître et très peu d’éléments annoncent les bouleversements imminents.

Puis, tout à coup, alors que le XXIe siècle est entamé depuis quelques décennies à peine, la croissance de l’économie s’arrête et s’inverse de façon assez soudaine. Cette discontinuité est principalement due à l’augmentation rapide du coût des ressources non renouvelables. Cette hausse se répercute sur tous les secteurs économiques et se traduit par des capacités d’investissement de plus en plus rares…

[…]

L’entretien et la maintenance sont donc suspendus, les équipements industriels se détériorent et entraînent la baisse de la production industrielle, pourtant nécessaire à la croissance des stocks de capital et des taux de production dans les autres secteurs de l’économie. Au bout du compte, le déclin du secteur industriel provoque celui des secteurs tertiaire et primaire qui sont dépendants de la production industrielle. Le déclin de l’industrie a un impact particulièrement fort sur l’agriculture, … car la surexploitation avant l’an 2000 a déjà quelque peu entamé la fertilité de la terre. Résultat : la production de nourriture est essentiellement maintenue en compensant cette dégradation de la terre au moyen d’intrants industriels comme les engrais, les pesticides et les dispositifs d’irrigation. La situation s’aggrave avec le temps, car la population continue à croître du fait des décalages inhérents à sa structure par âges et au processus d’ajustement social aux normes en matière de fécondité. Pour finir, vers 2030, la population atteint un pic, puis commence à diminuer car le taux de mortalité augmente du fait du manque de nourriture et de service de santé…

… La seule affirmation que nous pouvons formuler au sujet du Scénario 1 est qu’il décrit le probable mode de comportement général du système à la condition que les politiques qui influencent la croissance économique et démographique restent identiques à celles qui ont prévalu durant la dernière partie du XXe siècle, à la condition que les technologies et les valeurs continuent à évoluer d’une façon représentative de cette époque et à la condition que les chiffres incertains du modèle soient à peu près corrects. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 280-285.

Posté par jpdevos91 à 19:21 - Commentaires [1] - Permalien [#]

14 décembre 2021

089 - Le rapport Meadows : Le modèle World3 ; boucles de rétroaction et temps de réaction.

Dans le précédent billet n°087 ont été présentés les deux principaux groupes de boucles de rétroaction de World3. Les extraits de « Les limites de la croissance » cités dans celui-ci reviennent un peu plus en détail sur ces boucles de rétroaction et les temps de réaction qui leur sont associés.

« World3 intègre de nombreux temps de réaction dans ses boucles de rétroaction… Nous partons de l’hypothèse qu’il y a un délai entre l’émission de pollution et le moment où l’on remarque ses effets sur le système. Nous estimons à environ une génération le temps qu’il faut aux couples pour qu’ils aient pleinement confiance et prennent les décisions relatives à la taille de leur famille en fonction de la baisse de la mortalité infantile. Il faut normalement des décennies dans World3 pour que l’investissement soit réaffecté et que de nouvelles usines soient construites et tournent à plein régime afin de répondre à une pénurie de nourriture ou de services. Et il faut du temps pour qu’une terre recouvre sa fertilité ou pour que la pollution soit absorbée.

Les délais physiques les plus simples et les plus évidents suffisent à rendre improbable l’évolution… en douceur du système économique mondial. Du fait de l’arrivée tardive des signaux que la nature envoie concernant ses limites, le dépassement est inévitable en l’absence de limites qui s’auto-appliquent. Mais ce dépassement peut, en théorie, conduire soit à l’oscillation, soit à l’effondrement.

Le dépassement et l’oscillation ne peuvent se produire que si l’environnement subit des dommages limités durant les périodes de surcharge et peut les réparer suffisamment vite pour être totalement remis durant les périodes de sous-utilisation.

089

Les ressources renouvelables comme les forêts, les sols, les poissons et les eaux souterraines rechargeables peuvent s’éroder, mais elles sont aussi capables d’auto-régénération. Elles peuvent se remettre d’une période d’usage abusif tant que celle-ci n’a pas été suffisamment forte ni longue pour que les dégâts causés à la source nutritive, au stock reproducteur ou à l’aquifère soient irréversibles. Moyennant du temps, de la terre, des semences et un climat approprié, une forêt peut renaître. Un stock de poisson peut se régénérer si son habitat et ses réserves de nourriture ne sont pas détruits. Les sols peuvent être, surtout avec l’aide active des agriculteurs. L’accumulation de plusieurs types de pollutions peut être réduite si les mécanismes naturels d’absorption de la pollution par l’environnement n’ont pas été trop perturbés.

Dans le dépassement et l’oscillation, la période de déclin n’est pas facile à traverser. Elle peut être synonymes de temps difficiles pour les entreprises qui dépendent d’une ressource surexploitée ou de santé précaire pour les populations exposées à des niveaux de pollution élevés. Il vaut donc mieux éviter les oscillations. Mais en règle générale, elles ne sont pas fatales à un système.

Le dépassement peut être catastrophique lorsque les dommages qu’il cause sont irréversibles. Personne ne peut plus rien faire une fois qu’une espèce s’est éteinte. Les combustibles fossiles disparaissent définitivement chaque fois qu’on en utilise. Il n’existe aucun mécanisme naturel qui rende inoffensifs certains polluants comme les matières radioactives. Lorsque le climat est perturbé de façon significative, les données géologiques montrent que les températures et le régime des précipitations ne reviendront pas à la normale dans un laps de temps significatif pour la société humaine. Même les ressources renouvelables et les processus d’absorption de la pollution peuvent ne jamais se rétablir s’ils ont été mis à contribution pendant trop longtemps ou de manière trop soutenue. Chaque fois que les forêts tropicales sont rasées d’une façon qui empêche leur repousse, que de l’eau de mer infiltre les aquifères, que les sols sont à ce point lessivés qu’il ne reste plus que le socle rocheux ou que l’acidité du sol est suffisamment modifiée pour que celui-ci rejette les métaux lourds qu’il contenait, la capacité de charge de la Terre est atteinte de façon définitive ou pour une durée qui paraît infinie aux êtres humains.

[…]

La différence entre le dépassement-oscillation et le dépassement-effondrement tient à la présence de boucles d’érosion dans le système. Ce sont des boucles de rétroaction positives particulièrement nocives. En temps normal, elles sont inactives, mais lorsqu’une situation se dégrade, elles aggravent le processus en tirant le système vers le bas à un rythme sans cesse croissant.

[Un exemple:] Moins il y a de végétation, moins il y a de couvert sur le sol. Avec la disparition du couvert, le sol est emporté par le vent ou par les pluies. Moins il y a de sol, moins la végétation peut pousser. Et moins il y a de végétation, plus le sol s’érode, et ainsi de suite. La fertilité de la terre subit une spirale descendante jusqu’à ce que les anciens pâturages ne soient plus qu’un désert.

[…]

En dehors de celles que nous avons intégrées dans World3, il existe de nombreuses autres boucles de rétroaction positives dans le « monde réel » qui peuvent produire une rapide érosion. Nous avons déjà parlé de la possible érosion des systèmes physiques et biologiques. Une illustration d’une toute autre nature serait l’effondrement de l’ordre social. Lorsque les élites d’un pays estiment qu’il est normal qu’il y ait de grandes différences de bien-être entre les citoyens, elles peuvent user de leur pouvoir pour engendrer d’importantes disparités de revenus entre la majorité de la population et elles. Cette inégalité peut être source de frustration, de colère et de protestations au sein de la classe moyenne. Les perturbations qui résultent de ces protestations peuvent conduire à la répression. L’utilisation de la force isole alors un peu plus les élites des masses et accentue chez les puissants la conviction morale qu’un fossé entre la majorité de la population et eux est largement justifié. L’écart entre les revenus augmente, la colère et la frustration aussi, ce qui peut déboucher sur une répression accrue. Et, au bout du compte, il peut y avoir révolution ou effondrement. »

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 271-278.

Posté par jpdevos91 à 18:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]

27 novembre 2021

088 - Le rapport Meadows : Le modèle World3 ; les limites.

Ce billet cite des extraits de « Les limites de la croissance » où sont décrites les limites contenues dans World3.

088-1

« Une économie qui croît de façon exponentielle épuise les ressources, rejette des déchets et détourne les terres de la production de ressources renouvelables. Étant donné que cette économie opère au sein d’un environnement fini, elle va exercer certaines pressions sur ce dernier. Celles-ci commencent à prendre de l’ampleur bien avant que la société n’arrive au stade où toute croissance supplémentaire devient totalement impossible. Réagissant à ces pressions, l’environnement envoie à l’économie des signaux, qui prennent différentes formes. Il faut par exemple davantage d’énergie pour pomper les aquifères qui contiennent moins d’eau, l’investissement nécessaire pour explorer un hectare de nouvelles terres agricoles s’élève, les dégâts causés par certaines émissions que l’on croyait inoffensives deviennent soudainement visibles et les systèmes naturels de la planète mettent plus de temps à guérir des attaques de la pollution. Cette augmentation des coûts réels ne se traduit pas obligatoirement par une hausse immédiate des prix, car les marchés peuvent faire baisser ces derniers par des décrets ou des subventions, ou influer sur eux d’une autre manière. Mais renforcés ou non par l’augmentation des prix du marché, les signaux et les pressions sont des parties constitutives importantes des boucles de rétroaction négatives. Ils cherchent à aligner l’économie sur les contraintes du système environnant. En d’autres termes, ils cherchent à stopper l’augmentation de l’empreinte écologique qui fait pression sur les sources et les exutoires de la planète.

088-2

World3 ne contient que quelques limites liées aux sources et aux exutoires de la Terre. (Le "monde réel" en contient bien plus.) Toutes peuvent être repoussées ou abaissées par la technologie, l’action, le changement d’objectifs et les choix faits à l’intérieur du modèle informatique. Voici quelles sont ces limites dans… World3 :

- La surface maximale possible de terre cultivées (3,2 milliards d’hectares).

- Le rendement réalisable par unité de terre qui dépend de la fertilité du sol, de la pollution, des intrants industriels (dont le rendement diminue avec la répétition des apports) et de l’avancée de la technologie.

- Les ressources non renouvelables (minéraux, métaux, combustibles fossiles) dont le coût d’extraction augmente avec la diminution du stock (les gisements les plus rentables sont exploités en premier).

- La faculté de la Terre à absorber la pollution. C’est le paramètre le moins maîtrisé auquel est associé une incertitude considérable.

Il existe dans le "monde réel" beaucoup d’autres limites parmi lesquelles des limites managériales et sociales. Certaines d’entre elles sont implicites dans les chiffres de World3 puisque les coefficients de notre modèle viennent de la "vraie" histoire de la planète sur ces 100 dernières années. Mais il n’y a ni guerre, ni grève, ni corruption, ni toxicomanie, ni crime, ni terrorisme dans World3, sa population fait de son mieux pour résoudre les problèmes qu’elle perçoit, mais n’est perturbée par aucune lutte pour le pouvoir, aucune intolérance ethnique, aucune corruption. Intégrant très peu de limites sociales, World3 offre donc un tableau trop optimiste des scénarios futurs. »

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 251-254.

Posté par jpdevos91 à 22:10 - Commentaires [0] - Permalien [#]

20 novembre 2021

087 - Le rapport Meadows : Le modèle World3 ; les boucles de rétroaction.

Dans la suite de la présentation du modèle World3, ce billet est consacré à des extraits de « Les limites de la croissance » décrivant les deux importants groupes de boucles de rétroaction qu’il contient.

Le premier est constitué des boucles de rétroaction entre population, capital, agriculture et pollution :

087-1

« … Le capital industriel génère de la production industrielle qui comprend toutes sortes de produits parmi lesquels les intrants agricoles tels que les engrais, les pesticides et les pompes d’irrigation. On augmente les intrants agricoles lorsque la quantité de nourriture par personne descend eu dessous du niveau souhaité. Ce dernier se mesure selon la demande du marché et selon des programmes non marchands d’alimentation de la population, et il varie en fonction du niveau d’industrialisation d’un pays. Les intrants agricoles et la surface de terres cultivées aident à déterminer la production de nourriture. Cette dernière est également touchée par la pollution qui émane des activités industrielles et agricoles. La quantité de nourriture par personne et la pollution se répercutent toutes deux sur la mortalité de la population.

Le second groupe comporte les boucles de rétroaction entre population, capital, services et ressources :

087-2

« Une partie de la production industrielle prend la forme de capital tertiaire : maisons, écoles, hôpitaux, banques et tous les équipements qu’ils contiennent… La production issue du capital tertiaire divisée par la population donne le niveau moyen de services par habitant. Les services de santé font baisser la mortalité de la population. L’éducation et le planning familial diminuent la fécondité, réduisant ainsi te taux de natalité. L’augmentation de la production industrielle par habitant réduit elle aussi la fécondité, effet qui résulte (moyennant un certain délai) d’un changement dans le secteur de l’emploi. Avec l’industrialisation, le coût lié à l’éducation des enfants augmente et il y a moins d’avantages à avoir une famille nombreuse, si bien que la taille souhaitée de la famille baisse et avec elle la fécondité.

Chaque unité de production industrielle consomme des ressources non renouvelables. Les progrès technologiques intégrés dans le modèle vont progressivement réduire la quantité de ressources nécessaire par unité de production industrielle, toutes choses égales par ailleurs. Mais ce modèle ne permet en aucun cas à l’industrie de fabriquer des biens matériels à partir de rien, et à mesure que les ressources non renouvelables diminuent, l’efficience du capital de ressources baisse, c’est-à-dire que chaque unité de capital fournit de moins en moins de ressources au secteur industriel. Plus on consomme de ressources, plus la qualité des réserves résiduelles est censée diminuer. Il faut creuser de plus en plus profond pour atteindre des gisements qui sont de plus en plus éloignés du lieu d’exploitation. Cela signifie qu’il faut davantage de capital et d’énergie pour extraire, traiter et transporter une tonne de cuivre ou un baril de pétrole. Sur le court terme, cet état de fait peut être compensé par le progrès technologique, mais à long terme, c’est bel et bien la capacité de croissance physique qui diminue.

La relation entre les ressources restantes et la quantité de capital nécessaire pour les obtenir est tout sauf linéaire… Plus la teneur en minerai diminue, plus il faut soulever de roche par tonne de ressource finale, plus son broyage doit donner de fines particules, plus les différents minéraux qui la composent doivent être triés avec soin et plus les résidus miniers à traiter sont volumineux. Tout ce processus nécessite des machines. Or s’il faut consacrer davantage d’énergie et de capital à la production des ressources, cela signifie qu’on peut moins investir dans d’autres secteurs de l’économie, toutes choses égales par ailleurs. »

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 245-249.

 

Posté par jpdevos91 à 21:48 - Commentaires [0] - Permalien [#]

10 novembre 2021

086 - Le rapport Meadows : Le modèle World3.

Nous allons à présent consacrer ce billet et quelques suivants à exposer des extraits de « Les limites de la croissance » où les auteurs décrivent la conception du modèle informatique World3 qu’ils ont utilisé pour effectuer leurs prévisions, en fonction de différents scénarios.

086

« World3… suit l’évolution de stocks tels que la population, le capital industriel, la pollution persistante et les terres cultivées. Dans ce modèle, les stocks évoluent en fonction de flux comme celui des naissances et des décès (dans le cas de la population), des investissements et de la dépréciation (pour chaque stock de capital), des émissions de pollution et de leur neutralisation (pollution persistante) et (dans le cas des terres arables) de l’érosion des sols, de l’amélioration des terres et des terres supprimées au profit d’usages urbains ou industriels. Seule une fraction des terres arables est cultivée. En multipliant la surface de terres cultivées par leur rendement moyen, on obtient la production totale de nourriture. Celle-ci, divisée par la population, donne la quantité de nourriture par habitant. Si cette dernière tombe en dessous d’un seuil critique, le taux de mortalité se met à augmenter.

Les composantes et les liens au sein de World3 sont simples lorsqu’on en observe qu’un à la fois. Ainsi, World3 prend en compte la dynamique de la croissance démographique, l’accumulation de la pollution, la longue durée de vie du capital industriel, la concurrence pour l’investissement entre différents secteurs. Il s’attache au temps qu’il faut pour que les phénomènes se produisent, aux retards dans les flux et au lent déploiement des processus physiques. Il comprend plusieurs dizaines de boucles de rétroaction. Ces boucles sont des chaînes de causalité fermées au sein desquelles un élément constitue souvent la cause partielle de son propre comportement à venir. Un changement démographique et le résultat économique étant modifié, cela a des répercussions qui vont ensuite modifier davantage encore la situation démographique…

Une autre caractéristique de ce modèle sont ses nombreuse relations non linéaires… Ainsi, dans World3, nous devons représenter l’influence de la quantité de nourriture par personne sur l’espérance de vie… Des individus qui ne sont pas nourris correctement et qui reçoivent davantage de nourriture peuvent voir leur espérance de vie augmenter très nettement. Dans les pays qui sont parvenus à faire passer la consommation quotidienne de 2 000 à 4 000 calories équivalent végétal par personne et par jour, l’espérance de vie moyenne a augmenté de 50 %, passant de 40 à 60 ans. Mais si l’on multiplie a nouveau les calories par 2 pour atteindre 8 000, le gain en espérance de vie est assez faible : environ 10 ans de plus. Et à partir d’un certain moment, l’augmentation de la consommation de nourriture peut au contraire faire baisser l’espérance de vie.

Des relations non linéaires comme celle-ci, on en rencontre partout dans le "monde réel" et donc dans World3… [comme] le coût que représente l’exploitation de nouvelles terres agricoles par rapport à la surface de terres potentiellement arables restant inexploitées. Nous partons du principe que les premiers agriculteurs ont choisi les plaines les plus fertiles et les plus arrosées et se sont mis à les cultiver à peu de frais… Mais plus les terres sont exploitées à des fins agricoles… plus les terres qui restent sont sèches, pentues, ont un sol peu profond ou bénéficient de températures peu clémentes. Le coût que représente la résolution de ces difficultés accroît le coût d’exploitation de la terre…

… World3… présente néanmoins la réalité de façon très simplifiée. Il ne fait pas de distinction entre les différentes zones géographiques de la planète et ne représente pas séparément les riches et les pauvres. La pollution est aussi très simplifiée… World3 ne tient pas compte des causes et des conséquences de la violence et ne représente pas de façon explicite le capital militaire ni la corruption. » [1]

Il est à noter que le modèle World3 ne prend pas en considération l’entier modèle dynamique unifié d’évolution des civilisations publié ultérieurement, en 2009, par Thomas Wallace. Mais un certain nombre des aspects exposés dans ce dernier s’y trouve déjà. [2]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 228-233.

[2] « Richesse, Énergie et Valeurs humaines » de Thomas Wallace, 2009, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2017.

Posté par jpdevos91 à 01:47 - Commentaires [0] - Permalien [#]