Économie scientifique

11 décembre 2017

L'or : un standard historique.

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Nous avons vu dans le billet n°2, « Histoire et rôle fondamental de la monnaie », qu'à l'origine, dans l'antiquité, les premières pièces de monnaie étaient en général en or.

La valeur de la monnaie était ainsi directement associée à la valeur de la quantité d'or, en tant que marchandise, qui constituait la pièce.

Dans l'histoire humaine, l'or a été le deuxième métal à être exploité, après le cuivre. [1] Son caractère inaltérable associé à l'attrait de sa brillance et à sa malléabilité en ont rapidement fait, dans les civilisations anciennes, une valeur d'échange comme marchandise que l'on pouvait facilement échanger contre n'importe quelle autre.

Nous avons ensuite vu dans le billet n°3, « Histoire du système bancaire », qu'à partir de la fin du Xe siècle les premières banques furent créées par des orfèvres chez lesquels les clients venaient entreposer leur or.

Avec le développement d'un réseau bancaire, plutôt que de déplacer de l'or, il est apparu plus pratique pour les clients comme les banquiers de réaliser les transactions par émission d'ordres écrits (qui devinrent le chèque de banque) ou de lettres de change (pour les transactions entre régions éloignées ou à l'international). Jusque-là, pour chaque ordre écrit ou lettre de change, il y avant bien derrière l'or correspondant dans le coffre d'une banque.

Et avec le développement du système de chèques, les banquiers constatèrent qu'ils étaient en possession d'un stock d'or bien plus grand qu'ils n'en avaient jamais à en décaisser. [2] C'est ainsi que les banquiers commencèrent à réutiliser la monnaie de pièces d'or qui se trouvait ainsi dormante dans leurs coffres pour la prêter. C'est à partir de ce moment-là qu'il y n'a plus eu autant d'or dans les coffres des banques que de monnaie papier (chèques, billets de banque) en circulation.

Avec la révolution industrielle du XIXe siècle – initiée en Grande Bretagne – l'accroissement de production conféré par la puissance mécanique nécessita une augmentation proportionnelle de la monnaie en circulation. La loi Bank Charter Act de 1844 limita toutefois à 14 millions £ l'émission de billets que la Banque d'Angleterre pouvait faire au-delà de la valeur de la réserve d'or qu'elle détenait [3].

Mais l'intention de cette loi de prévenir l'émission de monnaie papier non sécurisée par l'or fut déjouée par la généralisation du système de chèque. Ceci eut toutefois un effet bénéfique car les mines d'or n'auraient pu suivre le besoin imposé par la révolution industrielle, ce qui aurait freiné l'essor économique. Par ailleurs, la généralisation des chèques a permis d'éviter qu'une proportion de plus en plus grande d'énergie ne soit détournée vers l'activité improductive d'accumuler de l'or pour faire de la monnaie. [4]

En Allemagne, la loi monétaire du 9 juillet 1873 instaure une monnaie nationale, le Goldmark, basée sur un étalon-or strict – c'est-à-dire sur un taux de conversion fixe entre la monnaie papier et l'or : 1 mark = 0,358425 g d'or fin. [5-6]

Sur la période allant de 1871 à 1900, l'étalon-or sera progressivement adopté par les pays industrialisés du monde pour en faire un standard réglementant les échanges internationaux, constituant en cela un véritable système monétaire international. [7]

Mais avec l'éclatement de la Première Guerre mondiale, en 1914, le Royaume-Uni se trouve contraint d'abandonner la convertibilité des billets en or. Des bons du trésor sont monétisés pour financer l'effort de guerre. [8]

Dans un monde complètement désorganisé par la Première Guerre mondiale, le principe d'un retour à l'ordre monétaire international est établi par les accords de Gênes de 1922. Les grandes nations revinrent à l'étalon-or dans les années qui suivirent ; la France fut l'une des dernières, en 1928. Un économiste s'éleva contre la restauration de l'étalon-or par les accords de Gênes : John Keynes. Il affirma que la rareté de l'or fera courir le risque de provoquer un effondrement économique. La crise de 1929 rendit effectivement la parité avec l'or intenable dans de nombreux pays. [7]

En 1933, lors d'une conférence à Londres, les grandes nations ne parvinrent pas à un accord sur la valeur de l'or ce qui signa la fin du système monétaire international.

En juillet 1944, quarante-quatre nations alliées signèrent les accords Bretton-Woods. Ceux-ci requéraient l'établissement d'un système de gestion monétaire entre les états industrialisés de la planète, consistant en des règles et des procédures pour les relations commerciales et financières. L'accord établit le Fond monétaire international (FMI) pour réguler un système mondial de monnaies. Il était aussi exigé de chaque pays qu'il opère sous une politique monétaire qui maintienne un taux d'échange de la monnaie basé sur le dollar US, le FMI gérant les déséquilibres temporaires de paiement entre les nations. Selon le système d'échange Bretton-Woods basé sur le dollar, le dollar américain était lié à une référence or qui maintenait la monnaie à une valeur fixée, contrairement à une monnaie flottante basée sur la confiance. [9]

En 1971, Milton Friedman, président de la Réserve fédérale, persuada le président Nixon de mettre unilatéralement un terme à la convertibilité du dollar en or. Parmi les nombreuses conséquences de ce désengagement des États-Unis de ces accords, il y avait la déconnexion internationale officielle d'une monnaie fixe, c'est-à-dire d'une monnaie basée sur la valeur physique d'une certaine marchandise, l'or, permettant en cela subséquemment aux politiciens d'accumuler annuellement du déficit papier qui a déstabilisé les économies nationales à l'échelle mondiale. [9]

Les accords de la Jamaïque des 7 et 8 janvier 1976 ont mis un terme définitif au système monétaire de parité fixe mais ajustables, mettant ainsi en place un taux de change flottant, ce qui a constitué l'abandon d'un rôle légal internationalement reconnu pour l'or. [10]

 

[1] http://www.sacra-moneta.com/or/or-histoire-orcivilisation-monnaie-or-valeur-or-cotation-or-piece-or.html

[2] « Richesse, Richesse virtuelle et Dette » de Frederick Soddy, 1926, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2015, p. 156.

[3] Ibid, p. 162.

[4] Ibid, p. 185.

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_mon%C3%A9taire_prussienne_du_4_d%C3%A9cembre_1871

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Mark-or

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89talon-or

[8] « Richesse, Richesse virtuelle et Dette » de Frederick Soddy, 1926, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2015, p. 167.

[9] « America is Self-Destructing » de Thomas Wallace, Author house, 2013, pp. 310-311.

[10] https://fr.wikipedia.org/wiki/Accords_de_la_Jama%C3%AFque

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03 novembre 2017

La richesse-énergie est soumise aux lois de la physique.

Le caractère réel, matériel, de la richesse-énergie fait que son comportement ne peut que répondre aux lois naturelles et supérieures de la physique.

Nous avons vu dans le billet n°7 « Le rôle de l'énergie » que tout travail, toute activité humaine, ne peuvent être tirés que de la transformation d'un flux d'énergie disponible ; et il en va de même plus largement de la vie et du fonctionnement économique, culturel et politique d'une société.

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Le domaine des sciences qui s'intéresse aux phénomènes de transferts d'énergie s'appelle la thermodynamique. La thermodynamique s'appuie sur deux principes. Le premier est le principe universel de conservation de l'énergie. Le second principe, le principe dit d'entropie, traduit le caractère irréversible, dans le monde réel, d'une transformation changeant l'état d'un système matériel. Ainsi, si l'on met en contact un corps chaud avec un corps plus froid, de l'énergie thermique (de la chaleur) va naturellement s'écouler du corps chaud vers le corps froid. Le phénomène inverse où de la chaleur s'écoulerait spontanément du corps froid vers le corps chaud n'a jamais été observé dans l'univers. Quand on met en contact un corps chaud avec un corps froid, c'est le corps chaud qui se refroidit et le corps froid qui se réchauffe, jamais l'inverse. Au bout d'un temps suffisant, les deux corps atteindront un point d'équilibre où ils seront à la même température et où il n'y aura plus aucun flux de chaleur. Pendant ce temps, si le système corps chaud + corps froid est thermiquement isolé du milieu environnant, son énergie thermique totale reste inchangée.

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Une autre façon de concevoir le second principe de la thermodynamique est que tout système matériel évolue spontanément d'un état plus ordonné vers un état moins ordonné. Illustrons ceci avec l'exemple d'un billard américain. Au début de la partie les boules sont disposées selon un arrangement triangulaire. Lors du premier coup, le joueur frappe avec sa queue de billard une boule blanche qui vient heurter l'arrangement triangulaire des autres boules, les éparpillant sur la table de billard. Même si aucune de ces boules ne tombe dans l'un des trous du billard dès le premier coup, même le joueur de billard le plus habile vous dira que jouer ensuite le coup inverse qui ramènerait toutes les boules dans leur arrangement triangulaire initial est si improbable que personne n'a jamais réussi un tel coup et qu'il peut être jugé impossible.

Ceci traduit le caractère intrinsèquement irréversible de la transformation des systèmes matériels. Nous n'allons bien sûr pas entrer ici dans les méandres de cette science particulièrement complexe qu'est la thermodynamique.

Nous nous limiterons à noter que des implications dans notre vie courante en sont : que les biens matériels se dégradent inexorablement avec le temps ; que nous vieillissons ; et, plus largement, que nous avons la perception d'un temps qui passe.

Elle implique aussi que la matière inerte de l'univers devient de plus en plus désordonnée. Le seul phénomène qui y crée localement plus d'ordre est la vie. Mais afin de continuer d'exister cette dernière doit en permanence pouvoir consommer un flux d'énergie disponible en provenance du monde inanimé, en y créant ainsi plus de désordre que d'ordre n'est créé dans le système vivant.

Plus une société devient mature, donc ses structures de fonctionnement deviennent complexes, et plus elle tend à consommer de l'énergie par habitant et à créer de désordre dans son environnement.

Un autre aspect des choses est que l'avancement technologique d'une société lui permet de consommer plus efficacement (avec moins de pertes) ses ressources en énergie et d'en maîtriser de nouvelles.

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31 octobre 2017

Les deux catégories de richesse.

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[1] Le concept de richesse-énergie qui vient d'être invoqué dans le précédent billet a amené Frederick Soddy à considérer deux catégories de richesse, les richesses périssables et les richesses durables, qu'il a respectivement nommées Richesse I et Richesse II. Les richesses périssables tirent leur utilité de l'énergie disponible qu'elle contiennent et qui est libérée au moment de leur consommation. Ces richesses périssables (Richesse I) comprennent notamment la nourriture et les combustibles. L'autre catégorie de richesse, les richesses durables, ne contient plus d'énergie disponible, celle-ci a été consommée pour sa fabrication. L'utilité de cette catégorie de richesse tient dans sa durabilité. Cette catégorie comprend notamment les vêtements, les maisons et leur mobilier, les outils, les usines, les infrastructures, les moyens de transport et plus largement tout le capital nécessaire pour la production de futures richesses.

De ce qui a été vu jusqu'ici nous pouvons dire que le bien-être humain est tributaire d'un flux continue d'énergie disponible utilisé soit dans la consommation de la Richesse I, soit dans la fabrication (et l'entretien) de la Richesse II.

 

[1] « Richesse, Richesse virtuelle et Dette » de Frederick Soddy, 1926, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2015, p. 127.

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06 août 2017

Le rôle de l'énergie.

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Le maintien de la vie nécessite une consommation continue d'énergie sous la forme de celle libérée dans le corps par la nourriture pour maintenir son métabolisme, de celle libérée par les carburants de chauffage, où encore de celle consommée pour fabriquer des maisons où s'abriter. Plus largement tout acte économique demande une consommation d'énergie. Sans consommation d'énergie, il n'y a plus de vie. Le bien-être humain et la vie elle-même dépendent de l'écoulement continu d'un flux d'énergie disponible depuis le monde inanimé vers le monde animé. Nous touchons là la vraie nature de la richesse absolue : l'énergie disponible. Elle ne se mesure pas par une valeur d'échange arbitraire, mais par la quantité d'énergie disponible, parfaitement définie, qu'elle contient (mesurée en Joules). C'est ainsi que l'on aboutit au concept de richesse-énergie : « La combinaison de matériaux possédant une valeur économique et de l'énergie qui alimente le moteur de toute économie. » [1]

Il convient ici de préciser ce qui est entendu par consommation d'énergie. Ceux qui ont fait un peu de physique à l'école doivent se souvenir qu'un principe fondamental est celui de la conservation de l'énergie. Quand on parle de consommation d'énergie, on parle en fait d'une transformation d'énergie d'une forme disponible permettant de réaliser un travail en une forme indisponible de laquelle plus aucun travail ne peut être tiré. Par exemple, une partie de l'énergie chimique disponible dans l'essence contenue dans un réservoir sera transformée en énergie cinétique qui fait avancer le véhicule, et l'autre partie en énergie thermique dont une part peut être prélevée pour chauffer l'intérieur de voiture, le reste étant rejeté vers l'atmosphère via les gaz d'échappement.

Notons bien qu'il s'agit ici d'un processus irréversible. L'énergie cinétique qui a fait avancer le véhicule et la chaleur dégagée dans l'atmosphère via les gaz d'échappement ne pourront plus jamais être récupérés pour être retransformés en carburant ou en une quelque autre forme d'énergie disponible que ce soit.

[1] « Richesse, Énergie et Valeurs humaines » de Thomas Wallace, 2009, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2017, p. 29.

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03 août 2017

Comment la richesse doit-elle se définir ?

C'est là la clé de l'aspect philosophique de l'économie.

Dans la Grèce antique, Aristote proposa de définir la richesse « comme toute chose dont la valeur peut être mesurée en monnaie ». Les Romains, pragmatiques, la définirent comme « ce qui peut être acheté et vendu ». [1]

Cependant nous avons vu (billet n°2 : « Histoire et tôle fondamental de la monnaie ») que la monnaie est une simple prétention à obtenir des biens qui n'ont pas encore été créés et des services qui n'ont pas encore été rendus, et qu'elle ne constituent ainsi qu'une richesse virtuelle. Définir la vraie richesse, la chose désirée, par la monnaie, c'est donc un peu comme définir un litre de lait par un récipient vide permettant de mesurer son volume. C'est pourtant cette étrange logique qui a toujours eu cours et exercé une attraction puissante sur les décisions humaines, faisant que les sociétés ont généralement été administrées non pas pour ce qui crée le bien-être mais pour ce qui crée la demande.

Le premier à proposer une vision un peu différente fut Karl Marx. Soddy a écrit [1] : « Karl Marx, contrairement à la croyance répandue, n'essaya pas de montrer que l'origine de la richesse est le travail humain, mais plutôt que c'est la valeur d'échange ou le prix monétaire de la richesse qui l'est. »

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Plutôt que de rester empêtrés dans des définitions relatives de la richesse au travers des façons particulières par lesquelles elle peut être mesurée, Frederick Soddy [2] a proposé de la définir de manière absolue : « Une définition de la richesse doit s'appuyer sur la nature de la richesse matérielle, dans le sens des nécessités physiques qui permettent et valorisent la vie humaine – c'est-à-dire qui fournissent aux êtres humains les moyens de vivre, d'aimer, de penser, de rechercher la moralité, la beauté et la vérité. »… Autrement dit toutes les nécessités physiques qui contribuent à la survie et au bien-être d'une communauté.

Ainsi, dans l'absolu, la richesse ne se définit pas par la valeur monétaire à laquelle elle peut être échangée, mais par la quantité de bien-être humain apporté par sa création ou sa consommation.

 

[1] « Richesse, Richesse virtuelle et Dette » de Frederick Soddy, 1926, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2015, p. 82.

[2] Ibid, p. 119.

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12 juillet 2017

La monnaie scripturale.

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Conformément à la racine du mot « scriptural(e) », la monnaie scripturale ne se matérialise que par une écriture en compte. Elle circule sous forme de virements entre comptes, de cartes de paiement, de chèques et, depuis peu, de porte-monnaies électroniques. Elle représente aujourd'hui plus de 90 % de la masse monétaire.

La monnaie scripturale est fugace, elle est créée par le crédit bancaire et disparaît lorsque le crédit est remboursé. Une politique de restriction du crédit par les banques privées peut ainsi conduire à une diminution significative de la masse monétaire.

La monnaie fiduciaire, au contraire, est créé à l'émission de billets ou de pièces de monnaie et ne peut disparaître que par le retrait de ces billets ou pièces de la circulation (ou exceptionnellement par leur destruction accidentelle).

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02 juillet 2017

La monnaie fiduciaire.

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Comme cela a été signalé dans l'article « histoire et rôle fondamental de la monnaie », à ses origines la monnaie était généralement faite d'un métal précieux (en général de l'or) dont la valeur marchande représentait la valeur de la pièce de monnaie. Acheter un bien ou un service de cette manière revenait à un troc dans lequel l'une des marchandises échangées, le métal précieux, était une marchandise que l'on était sûr que de pouvoir négocier contre tout autre type de marchandise ou de service. Mais la seule chose qui comptait pour le possesseur de monnaie n'était pas de posséder du métal précieux, ce de quoi la pièce était faire, mais d'être sûr de pouvoir échanger la monnaie contre le type de bien ou de service qu'il désirait obtenir.

« La monnaie n'est rien de plus ni rien de moins qu'un moyen de transférer la propriété d'une richesse, sans contrepartie en richesse. » [1]

La monnaie de métaux précieux présentait d'importants désavantages pour une société en croissance. Il fallait extraire les métaux précieux dans des mines, leur production était coûteuse, en quantité limitée et variable en fonction des découvertes, la quantité immobilisée dans les pièces de monnaie n'était pas disponible pour d'autres branches du commerce, comme l'orfèvrerie, enfin, pour le commerce de gros, le poids des pièces à transporter pouvait être important.

C'est ce qui a favorisé l'émergence d'une autre forme de monnaie : la monnaie fiduciaire (du latin fiducia : confiance). La monnaie fiduciaire est faite de pièces de métal et de monnaie papier dont la valeur intrinsèque est inférieure à la valeur marchande du matériau qui la constitue. Sa valeur d'échange en richesse repose donc sur la confiance que les acteurs économiques lui accorde.

Soddy parle de l'existence de monnaie fiduciaire dans la Grèce antique - à Athènes et à Sparte, entre le Xe et le Ve siècles avant J.‑C. - faite de disques de métal sans valeur ; il précise que « le nombre de pièces en circulation était limité et publiquement connu ». [2] Un article sur « la monnaie de fer de Sparte », publié le 01/03/2009 par Paul Tustain (le PDG d'une des principales entreprises du commerce des lingots d'or), vient le confirmer. Une traduction en français est disponible via le lien [3].

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Soddy nous dit en 1926 que, historiquement, les billets papier ont été inventés par l'empereur Mongol Kubilay Khan, la première émission ayant eu lieu entre 1260 et 1287 « selon ce qui a été rapporté par Marco Polo de ses voyages ». [4]

On sait aujourd'hui que de la monnaie papier a circulé en Chine entre 600 et 900, ce qui fait de la Chine le pays inventeur de la monnaie papier. [5]

L'article de Paul Tustain [3] se focalise sur le fait que les pièces de fer de Sparte « ont cessé de circuler quand la force politique de Sparte s'est affaiblie ».

Le fait est que pour qu'une monnaie fiduciaire bénéficie de la confiance nécessaire à sa libre circulation comme moyen d'échange, elle doit être garantie par un pouvoir politique fort, par un État.

 

[1] « Richesse, Richesse virtuelle et Dette » de Frederick Soddy, 1926, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2015, p. 89

[2] Ibid. p. 152.

[3] http://www.24hgold.com/francais/actualite-or-argent-la-monnaie-de-fer-de-sparte-ou-l-interdiction-de-l-or-dans-une-economie-qui-s-effondre.aspx?article=2706137300G10020&redirect=false&contributor=Paul+Tustain.

[4] « Richesse, Richesse virtuelle et Dette » de Frederick Soddy, 1926, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2015, p. 155.

[5] https://www.monnaiesdumonde.net/content/15-la-premiere-monnaie-de-papier

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12 juin 2017

Histoire du système bancaire.

La plus ancienne activité pouvant être qualifiée de bancaire est le comptoir de change (conversion d'une monnaie en une autre) dont la première trace connue se situe dans la Grèce antique en 436 avant J.‑C. Les tous premiers « banquiers » grecs semblent avoir été des prêtres. Assez rapidement apparurent ensuite les opérations de prêt contre intérêts.

Ces mêmes activités bancaires virent le jour un peu plus tard dans la Rome antique, au IIe siècle avant J.‑C. La fonction de banquier y était alors tenue par des orfèvres. [1] Mais ce n'est que bien plus tardivement que se développa réellement la banque de dépôt.

La première banque, au sens que nous lui attribuons aujourd'hui, fut créée à Venise en 1151. C'est ensuite, toujours en Italie, que les Médicis créèrent le premier réseau de banques. L'origine du mot « banquier » provient du fait que les Médicis traitaient leurs affaires directement dans la rue, assis sur des bancs, ce qui les fit se voir appelés « banquieri ». [1] Les banques des Médicis s'internationalisent à partir de 1385 (Genève, Avignon, Londres) mais l'activité bancaire demeure un fait marginal dans l'économie.

Jusque-là et pendant ce temps, en France, les rois se contentaient essentiellement des revenus des domaines héréditaires pour subsister et entretenir leur cour. C'est 14 années avant la fin de la guerre de Cent Ans qu'est né en France l'impôt permanent. L'ordonnance fut promulguée le 2 novembre 1439 par Charles VII afin de créer une armée royale régulière dans le but de bouter les Anglais hors de France. [2]

Mais c'est finalement vers les pays protestants, et tout particulièrement l'Angleterre, qu'il faut tourner notre regard pour découvrir, deux siècles plus tard, au XVIIe siècle, les circonstances qui ont conduit au réel développement du système bancaire.

L'Angleterre traversa des temps troublés de guerres civiles durant le règne de Charles Ier, de 1625 à son exécution en 1649. À la même époque, l'Europe était déchirée par une série de conflits armés entre protestants et catholiques, que les historiens ont appelés la guerre de Trente Ans (1618‑1648). Pour mener des opérations militaires coûteuses, Charles Ier avait besoin d'un financement que le Parlement refusa de lui accorder par l'impôt. Après l'avoir dissous à deux reprises, il préleva des impôts et des taxes sans son accord et leva des fonds auprès de la noblesse. [3]

Ce doit être tout particulièrement à cette époque que l'Anglais Frederick Soddy se réfère quand il nous explique que « quand ils avaient besoin d'or et d'argent, les rois avaient l’habitude d’en emprunter en urgence, parfois sans la formalité du consentement de leurs propriétaires ; il devenait de la sorte extrêmement risqué de le déposer dans le donjon ou autre bastion prévu à cet effet ». On peut également lire en référence [4] : « Les marchands qui déposaient l'or à l'Hôtel des Monnaies (situé dans la Tour de Londres) s'en virent délesté par Charles Ier d'Angleterre qui n'accepta de le restituer que contre un prêt sans intérêt. »

Soddy poursuit ensuite : « Dans ces circonstances, les orfèvres faisaient complaisamment office de consignataires pour les fonds de roulement des marchands ou autres et, au fil du temps se transformèrent en banquiers. » Nous avons vu que des orfèvres avaient déjà fait office de ce qui s'apparente à des banquiers du temps de la Rome antique, mais peut-être que Soddy et même plus largement les historiens l'ignoraient au début des années 1920. La suite de l'extrait cité de Soddy est : « Détenant des stocks de monnaie de leurs différents clients, ils [les orfèvres] furent tracassés de voir de si grosses sommes de "richesse" rester dormantes et improductives, et ils en prêtèrent une proportion raisonnable à des personnes sûres contre intérêts, sachant par expérience que tous leurs dépositaires ne voudront pas récupérer leur monnaie le même jour. Mais quand il arrivait que des marchands, avec des transactions mutuelles, fissent leurs dépôts auprès du même orfèvre, ils trouvèrent pratique de délivrer à ce dernier un ordre écrit pour se payer l'un l'autre par débit et crédit sur leurs comptes respectifs plutôt que de retirer eux-mêmes leur monnaie à cet effet. C'est ainsi qu'est né le chèque moderne… » [5].

 

003-AC'est en réalité les Lombards qui inventèrent, au XIVe siècle, le premier ordre écrit : la lettre de change. Elle facilitait le commerce entre régions éloignées. Plutôt que de transporter la monnaie - ce qui présentait des inconvénients (poids) et des dangers (brigands) – l'acheteur d'une région donnait à un changeur proche de chez lui la monnaie correspondant au montant de la transaction ; ce dernier envoyait alors à un autre changeur de la région du vendeur une lettre de change du montant convenu ; le vendeur pouvait ensuite recevoir la monnaie auprès de ce second changeur. Le reste n'était qu'une question d'équilibrage de débit/crédit entre changeurs.

Qu'il s'agisse de l'ordre écrit évoqué par Soddy ou de la lettre de change, de telles pratiques étaient toutefois limitées par la confiance que le titulaire de l'ordre ou de la lettre devait avoir en la solvabilité de son signataire comme en celle de l'orfèvre-banquier ou des changeurs. Mais à partir de 1640 les orfèvres de Londres, et d'Amsterdam, avaient établi un large réseau de correspondants de confiance. [6] C'est ainsi qu'est né le billet de banque, un récépissé qui consistait en une promesse du banquier de payer sur demande au détenteur du billet la somme représentant la valeur de l'or déposé. [5] Les orfèvres-banquiers en vinrent ainsi à délivrer non plus un certificat de dépôt à vue détaillé et nominatif de l'or (ou autres objets précieux) déposés, mais un billet faisant office de certificat de dépôt anonyme (au porteur) n'indiquant plus que la valeur monétaire du dépôt.

Puisque ces billets sont établis au porteur, le détenteur d'un tel billet pouvait s'en servir pour payer une transaction sans être obligé de venir retirer de la monnaie de métal précieux.

Au début, le montant total des billets en circulation était strictement égal à la valeur du stock d'or déposé. Si cette éventualité avait pu se produire, tous les possesseurs de billets auraient pu se présenter en même temps et retirer l'or correspondant en échange de leurs billets.

C'est ensuite que l'activité bancaire a commencé à dévier des lois de conservation de la physique et d'une économie scientifique.

Citons encore Frederick Soddy : « L'orfèvre, maintenant devenu banquier, constata par expérience qu'il était en permanence en possession d'un stock d'or bien plus grand qu'il n'avait jamais eu à en décaisser. Aussi longtemps qu'un billet de banque circulait, l'or dont il était le récépissé restait inutilisé dans un coffre. » [5] C'est ainsi qu'apparurent, en 1665, les premiers prêts avec intérêts, sous forme d'émission de billets non pas en contrepartie d'un dépôt d'or, mais d'une reconnaissance de dette [6]. Cette année 1665 marque donc la première création de monnaie « ex-nihilo », une monnaie créée par la plume et l'encre d'un banquier-orfèvre, une monnaie qui n'est la contrepartie d'aucune vraie richesse. Nous reviendrons sur ces notions dans des articles ultérieurs.

L'année 1694 vit la création de la Banque d'Angleterre (banque privée) qui commença à émettre ses propres billets dès 1696 et obtînt en 1708 le monopole de leur création pour l'Angleterre et le Pays de Galles [4].

 

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De par ce monopole de la création des billets attribué à la Banque d'Angleterre, les autres banquiers anglais ne pouvaient plus émettre de billets. C'est ainsi qu'ils inventèrent, en 1742, le chèque bancaire.

« En France, les premiers chèques n'ont été émis qu'en 1826, par la Banque de France, sous le nom de "mandats blancs". Ils permettaient d’opérer le retrait de fonds reçus en dépôt sans intérêt par la Banque. Les chèques ont été introduits en France sous leur forme actuelle avec la loi du 14 juin 1865 mais leur usage est resté peu répandu jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. » [7]

Mais en Angleterre, la popularité du chèque, qui permet de se passer complètement de monnaie, est rapidement devenue de plus en plus grande. La monnaie ainsi libérée pouvait être réutilisée par le banquier pour la prêter. Mais l'emprunteur, à son tour, ne réclamait généralement pas le montant du prêt en billets de banques, un carnet de chèques faisait très bien l'affaire pour réaliser les achats ou les investissements auxquels le prêt était destiné. « La monnaie d'origine est ainsi utilisée encore et encore et, à partir d'une quantité initiale de dépôts, des créances sont littéralement créées par la pointe du stylo, pour des montants plusieurs fois supérieurs à la valeur des richesses possédées par d'autres personnes tout à fait innocentes et dépourvues de soupçons. » [8]

« … la loi agit avec une extrême sévérité contre les faux-monnayeurs… mais permet aux banques de créer à grande échelle de la nouvelle monnaie, pour la prêter avec intérêt, par les mêmes méthodes… » [8]

Ainsi « la plus grande part des dépôts bancaires consiste, non pas en espèces déposées, mais en crédits empruntés » [9] : C'est-à-dire non pas en épargne authentique représentant la compensation d'une création de richesse, mais en monnaie créée à partir du néant.

 

[1] http://tpe-histoire-des-banques.e-monsite.com/pages/de-l-antiquite-au-xviiieme-la-creation-et-l-expansion-des-banques.html

[2] https://www.herodote.net/2_novembre_1439-evenement-14391102.php

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Ier_(roi_d%27Angleterre)

[4] https://www.dissertationsenligne.com/Art/Analyse-De-La-Faible-Bancarisation-Cas-Du/17643.html

[5] « Richesse, Richesse virtuelle et Dette » de Frederick Soddy, 1926, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2015, pp. 155-156.

[6] https://postjorion.wordpress.com/2010/08/05/117-a-j-holbecq-comment-les-orfevres-devinrent-banquiers/

[7] https://www.gralon.net/articles/economie-et-finance/credit/article-le-cheque---histoire-et-caracteristiques-1113.htm

[8] « Richesse, Richesse virtuelle et Dette » de Frederick Soddy, 1926, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2015, p. 157.

[9] Ibid, p. 159.

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28 mai 2017

Histoire et rôle fondamental de la monnaie.

Aux origines de l'histoire sociale de l'homo-sapiens, les premières sociétés étaient constituées de petits groupes de chasseurs et de cueilleurs dont la sécurité et la survie reposaient sur la coopération, la loyauté et la confiance qu'ils avaient entre eux.

Ces groupes avaient une structure sociale de clans (c'est-à-dire familiale). La notion de propriété privée et de possession personnelle n'existait pas. « Tous les membres bénéficiaient de la même manière de la manne des avantages et de la bonne fortune de la communauté. » [1]

On imagine que des clans voisins pouvaient s'échanger de la nourriture, des vêtements, du combustible, des armes pour la chasse, sous forme de troc pour des lots estimés d'un commun accord d'égale valeur.

C'est vers 8000 avant J.‑C. que les hommes commencèrent à élever des animaux et à cultiver des champs. « Cette transition produisit la motivation et l'incitation pour étendre la famille et les associations de clans en des groupes communaux moins centrés sur la cellule familiale mais potentiellement plus profitables sur le plan économique. » [2]

Avec l'utilisation de nouveaux outils et de nouvelles connaissances : « La production agricole évolua jusqu'au degré auquel des excédants de nourriture furent utilisés comme une source de richesse. Cette transition étendit le concept de travail au-delà des approvisionnements individuels de sa propre nourriture, ses propres vêtements et son propre combustible, ce qui conduisit à l'apparition de marchands, d'un clergé et de divers autres pourvoyeurs de nouveaux services. » [2]

Propulsons-nous par la pensée dans un village gaulois, tel le village mythique d'Astérix.

Pour se protéger des intrusions et des agressions extérieures de tels villages étaient entourés d'une palissade de poteaux de bois. Dès la constitution d'un village, pour la sécurité de la communauté, une telle palissade devaient être construite. Il est bien évident qu'une activité efficace de la communauté résidait dans le fait que certains membres se consacrent à la construction de la palissade d'enceinte, pendant d'autres s'occupaient d'activités agricoles, de chasse, de pêche, ou autres services, dont devaient aussi bénéficier ceux construisant la palissade. Dans une telle organisation sociale, le troc a atteint ses limites et un autre moyen d'échange des biens et des services est nécessaire : la monnaie.

La monnaie gauloise est apparue au IVe siècle avant J.‑C. Elle était régionale. Dans l'actuel bassin parisien (qui était habité par les Parisii) la monnaie était faite de pièces d'or, appelées statères.

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L'apparition de la monnaie est toutefois plus ancienne. À Athènes et à Sparte, elle existait dès le Xe siècle avant J.‑C. [3]

Le commerce, lui, remonte aux Sumériens, vers 5000 avant J.‑C., et c'est à cette époque qu'est apparu le concept de dette. Les Sumériens écrivaient sur des tablettes d'argile qui avait une dette envers qui et pourquoi. C'est bien sûr un système de comptabilité des plus fastidieux et restrictif. Restrictif dans le sens qu'il ne considère pas des activités qui ne seraient pas réalisées au bénéfice d'un individu spécifiquement identifié mais d'un groupe d'individus ou plus largement de la communauté dans son ensemble, comme dans le cas de la construction d'une palissade autour d'un village gaulois.

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La monnaie est venue plus tard simplifier les choses en ignorant à qui en particulier une certaine activité d'un autre membre d'une communauté a bénéficié et en considérant toujours que le bénéfice a été rendu à la communauté monétaire dans son ensemble, qui est ainsi redevable au possesseur de la monnaie de la valeur en biens et services reconnue comme représentant la contrepartie de l'activité qu'il a réalisée et pour laquelle il n'a pas encore réclamé cette contrepartie (mesurée par le pouvoir d'achat de la monnaie).

On voit bien ainsi que la monnaie représente une dette en biens et services de la communauté monétaire envers le possesseur de la monnaie, une dette sans intérêts et remboursable sur demande, c'est-à-dire lorsque le possesseur de la monnaie décide de la dépenser. Ainsi, dans son rôle fondamental et original, l'ensemble de la monnaie d'une communauté « représente la valeur globale de la richesse que la communauté préfère se voir lui être due plutôt que de la posséder » [4]. Si personne ne possède cette richesse due, c'est bien sûr qu'elle n'existe pas encore, qu'elle n'a pas encore été créée. Là se trouve l'origine de l'expression « richesse virtuelle » introduite par Frederick Soddy ; elle représente la totalité de la dette en richesse possédée par des individus et due par la communauté.

Le fait que, dans une communauté, de la richesse qui n'existe pas encore soit due à des individus ne répond pas qu'à un besoin de convenance personnelle (garantir sa subsistance dans ses vieux jours, ou économiser en vue d'un achat important, par exemple), c'est aussi un impératif. En effet, une richesse ne peut être en général créée qu'après y avoir d'abord investi une certaine quantité d'activité humaine (par exemple le paysan doit d'abord labourer son champ, le semer, puis le moissonner avant que la richesse constituée par la récolte ne se concrétise). C'est la concordance des deux aspects venant d'être évoqués qui justifie que la monnaie constitue une dette sans intérêt.

[1] « Richesse, Énergie et Valeurs humaines » de Thomas Wallace, 2009, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, en cours de parution, p. 417.

[2] Ibid., p. 165

[3] « Richesse, Richesse virtuelle et Dette » de Frederick Soddy, 1926, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2015, p. 152

[4] Ibid., p. 148.

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23 mai 2017

Une vision scientifique de l'économie.

Économie scientifique-1

Économie scientifique-2

« Quand le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été pêché, alors on saura que l'argent ne se mange pas. »

Ceux qui ont pour habitude de fréquenter les réseaux sociaux et de parcourir les sites Internet ont pu croiser ce proverbe souvent attribué au chef Sioux Sitting Bull (1831-1890), mais que l'on dit avoir également été cité par le chef Apache Geronimo (1829-1909) ; il pourrait en fait être un proverbe indien antérieur à ces deux chefs.

Ce proverbe a une signification profonde que le niveau des connaissances scientifiques de la fin du XVIIIe siècle ne permettait pas d'appréhender.

En effet, la vie elle-même et a fortiori un système économique reposent sur la consommation d'un flux continu d'énergie disponible s'écoulant du monde inanimé vers le monde animé. Les êtres vivants vivent grâce à l'énergie contenue dans les aliments qu'ils consomment. Cette énergie provient du rayonnement solaire et est stockée dans les plantes via le processus chimique de photosynthèse. Les aliments humains sont faits de végétaux qui contiennent directement l'énergie du rayonnement solaire, ou bien de viande d'animaux qui se sont eux-mêmes nourris de plantes ou d'autres animaux, ou encore de poissons qui se sont nourris de plancton ou d'autres poissons (auxquels s'ajoutent crustacés et coquillages).

Dans les sociétés primitives toute l'économie était une économie de survie reposant sur le seul travail humain puis, avec la domestication et l'élevage d'animaux, sur celui de bêtes de somme venant partiellement alléger le travail physique des hommes. En y ajoutant le bois utilisé comme combustible de chauffage, toute l'énergie disponible consommée provenait de l'énergie du rayonnement solaire capturée par les plantes.

Avec la spécialisation de l'activité dans des communautés urbaines et le développement du commerce vint la domestication de la force du vent pour propulser des bateaux à voiles.

C'est au temps de l'Empire romain que remontent les premières roues à aubes utilisant l'énergie cinétique d'un courant d'eau pour faire tourner une meule. La plus ancienne description connue a été faite par l'architecte Vitruve au Ie siècle avant J.‑C.

Qu'il s'agisse de l'énergie solaire stockée dans les plantes ou dans le bois des arbres, de la force du vent ou de l'énergie hydraulique, ce sont là des sources d'énergie renouvelable, qui a été la seule forme d'énergie disponible utilisée pour les activités humaines jusqu'au début, au XVIIIe siècle, de ce qui a été appelé la révolution industrielle.

Marco Polo signala toutefois, au retour de son voyage en Chine, que les Chinois chauffaient leur maison et cuisaient leurs aliments en faisant brûler d'étranges pierres noires. Mais c'est en Angleterre, au XVIIIe siècle, que va se développer l'exploitation minière qui va conduire à l'invention de la machine à vapeur par James Watt, car seul le charbon permettait de libérer l'énergie suffisante pour produire de la vapeur vive. Après les améliorations apportées par Benjamin Thompson, la machine à vapeur moderne permit de remplacer le travail physique de quelque chose comme 30 000 hommes, et ce non pas 8 ou 10 heures par jour, mais infatigablement, 24 heures sur 24.

C'est la maîtrise d'une telle nouvelle source d'énergie et l'invention de la machine à vapeur qui s'en est suivie qui explique l'avènement de la révolution industrielle.

Mais nous ne sommes plus là face à une source d'énergie renouvelable mais une source d'énergie fossile qui renferme de l'énergie solaire qui fut stockée, dans les entrailles de la Terre, à l'ère du carbonifère il y a plus de 300 millions d'années. Nous connaissons la suite de l'histoire des nouvelles sources d'énergie non renouvelables : le pétrole, puis le combustible de fission nucléaire.

Cette rapide rétrospective de la maîtrise de sources d'énergie disponible par l'homme illustre bien que le véritable moteur d'un système économique est le flux continu d'énergie qu'il consomme et sans lequel il est incapable de fonctionner, sans lequel la vie elle-même ne peut se maintenir.

L'énergie est donc la grandeur de base qui permet de qualifier la santé d'un système économique. Si les ressources d'énergie disponible sont insuffisantes par rapport aux besoins, l'activité économique déclinera. Bien sûr l'aspect « par rapport aux besoins » a lui aussi toute son importance, mais ce sera le sujet d'articles ultérieurs.

L'énergie, et non la monnaie, est ainsi la grandeur fondamentale sur laquelle repose une approche scientifique de l'économie, une approche permettant d'anticiper l'avenir, car au bout du compte, ce sont les lois naturelles qui ont toujours le dernier mot lorsque l'homme ne s'y conforme pas.

Précisons les choses sur un exemple concret.

Un gisement de pétrole ne constitue pas de l'énergie disponible. L'énergie disponible est celle contenue dans l'essence ou le gas-oil que l'on achète à la station-service. Avant que ces carburants ne nous parviennent sous cette forme utilisable il faut avoir réalisé des prospections pour trouver les gisements, avoir procédé à des forages pour en extraire le pétrole, puis avoir réalisé des processus chimiques de raffinage du pétrole brut pour en tirer l'essence, le gas-oil et autres sous-produits. Toutes ces opérations - auxquelles il faut rajouter le transport et la réalisation d'un réseau de stations-service pour la vente - sont des activités qui, comme toute autre, demandent une consommation d'énergie pour être effectuées.

Quand il vient d'être dit que c'est l'énergie, et non la monnaie que l'économie scientifique considère comme la grandeur permettant d'évaluer l'efficacité et la santé d'un système économique, cela se traduit encore par le fait que ce n'est pas le PIB qui nous renseigne le mieux sur la santé d'une économie et ses perspectives de prospérité future, mais le retour d'énergie sur l'investissement (REI) qui, dans notre exemple du pétrole, est le rapport de la quantité d'énergie brute produite par la source d'énergie que sont les gisements de pétrole sur la quantité d'énergie dépensée dans les processus d'extraction, de raffinage et de distribution[1].

La monnaie (hormis la monnaie ancienne de métal précieux) a une valeur imaginaire de nature psychologique qui repose sur la confiance que les esprits humains lui accorde. L'énergie a une valeur qui se mesure en Joules (anciennement calories) et elle est soumise aux lois de la physique du monde réel, les lois qui entretiennent la vie et tous les processus mécaniques de l'activité économique.

[1] « Richesse, Énergie et Valeurs Humaines » de Thomas Wallace, 2009, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, en cours de parution, pp. 85-86.

 

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