Nous avons vu (billet n°1) que la vie sociale – donc les sociétés et les civilisations – et même la vie elle-même, ce peuvent exister et prospérer que par une « consommation » d'énergie qui consiste en réalité en une transformation d'une forme d'énergie disponible en une forme indisponible au travers d'un processus dont on tire un travail utile. Les lois de la physique définissent l'énergie comme ce qui se conserve dans tout processus :

énergie disponible = travail utile + énergie perdue (indisponible).

Les sources d'énergie à partir desquelles un travail utile peut-être tiré et l'efficacité avec laquelle cela peut-être réalisé dépendent des connaissances scientifiques et de l'ingéniosité humaines. De l'énergie disponible est libérée au travers de la consommation de ce qui a été appelé les richesses périssables (billet n°8). Le travail utile qui en est tiré peut être utilisé soit pour alimenter directement les processus vitaux (consommation de nourriture, carburant, électricité, …), soit pour créer les richesses durables qui constituent le capital permettant d'améliorer l'efficacité des processus de création de richesses périssables en fonction du niveau technologique maîtrisé par la société humaine. Plus ce niveau technologique est avancé, plus les processus de création de richesse sont efficaces, mais plus aussi ils sont complexes et nécessitent a priori l'immobilisation d'un capital important. Par exemple, pour moissonner les champs, une faux demandait beaucoup moins de travail pour la fabriquer mais était beaucoup moins performant à l'utilisation que les grosses moissonneuses-batteuses d'aujourd'hui.

La question du bénéfice qui peut être tiré d'une augmentation de l'efficacité des processus de production a été abordée par Frederick Soddy [1] :

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« L'utilisation du capital préserve du temps ou augmente la production de richesses et, dans la mesure où son rendement est recueilli sous la première forme, autant de moins est à disposition pour la seconde. Mais la limite à la production de richesses est fixée par l'état des connaissances scientifiques et techniques et l'organisation des entreprises, ainsi que par le nombre d'heures qu'il est possible de travailler par jour. Une fois qu'à été accumulé le capital nécessaire pour permettre aux travailleurs de mettre en œuvre les méthodes de production dictées par le développement technique, plus d'accumulation est purement et simplement du gaspillage. »

Le niveau de consommation qui peut être qualifié de « naturel » repose sur des considérations psychologiques qui définissent la demande globale répondant au besoin ressenti comme nécessaire au bien-être dans une culture donnée. Compte tenu de l'état des connaissances scientifiques et techniques, il existe donc un optimum dans l'accumulation de capital permettant de satisfaire au mieux le bien-être général ; « … plus de possessions, comme plus de capital, deviennent une charge inutile et un fardeau sur le dos des possesseurs ». [1]

Dans une société capitaliste libérale, où chaque producteur privé est libre d'investir du capital comme bon lui semble, il y a un problème dont la nature a été évoquée par Frederick Soddy [1] : « L'apparente productivité perpétuelle du capital-richesse et sa supériorité sur la richesse consommable conduisent toujours à un soutien cupide et exalté pour la production de capital, vue comme une épargne, et à considérer la production de richesse consommable comme une folle dépense. »

La suite de l'histoire est que si plus de capital que nécessaire à la satisfaction du besoin de bien-être « naturel » a été accumulé par des investisseurs en quête de profits, la concurrence va conduire ces investisseurs : à des campagnes de marketing publicitaire afin de conditionner le consommateur pour l'inciter à acheter ses produits ; à continuellement mettre sur le marché de nouveaux produits présentés comme plus attractifs ou répondant à un phénomène de mode auquel les gens sont judicieusement conditionnés ; voire à mettre en œuvre des processus d'obsolescence programmée. Au final cela conduit à utiliser plus de ressources et à fournir plus d'heures de travail que cela ne serait nécessaire pour satisfaire le bien-être naturel général de la population.

Dans une société capitaliste libérale à mentalité prédominante matérialiste, le capital aura naturellement tendance à être orienté vers un excès de production à des fins de profits et non pas pour réduire du temps d'activité humaine (c'est-à-dire pour augmenter les loisirs et donc le bien-être humain en général).

[1] « Richesse, Richesse virtuelle et Dette » de Frederick Soddy, 1926, traduction française par Jean-Paul Devos, édition Persée, 2015, pp. 136-137.