Nous virons de nos jours dans un monde avec un système où, de manière incroyable, une chose énorme, gigantesque, est complètement éludée du débat public. Un débat dans lequel on nous parle de la distribution de la richesse produite par les entreprises, de la dette publique qu’il faudrait maintenir à un certain taux jugé raisonnable par une politique d’austérité, de la rentabilité des entreprises dans une économie concurrentielle mondialisée, bref de toutes ces problématiques liées à ce qui constitue l’économie dite « réelle ». Rappelons que l’économie réelle représente tout ce qui est lié à l’échange de biens et de services. Ce terme d’économie « réelle » évoque l’idée qu’il y aurait une économie qui ne serait pas « réelle ». Et bien cette économie « non réelle » est celle des opérations purement financières dans lesquelles il y a un flux de monnaie, mais aucun flux de biens ou de services. Nous sommes dans le domaine de la spéculations où ce que quelqu’un gagne en pouvoir d’achat monétaire, d’autres l’ont forcément perdu, puisque le flux de vraie richesse (la richesse énergie) est nul. Et bien sûr ceux qui gagnent sont en général ceux qui sont en position de manœuvrer les manettes du systèmes économiques, ceux qui détiennent le pouvoir financier, qui peuvent agir et anticiper les effets de leurs actions.

Ce qui est énorme, hallucinant, est que l’establishment est parvenu à ce que la population dans son ensemble ignore que les flux de l’économie réelle (les seuls dont on entend parler pour expliquer aux gens qu’ils doivent se serrer la ceinture et que l’argent ne tombe pas du ciel) ne représentent qu’une part infime des flux monétaires. Voici quelques extraits que l’on peut lire dans [1] « un rapport du Club de Rome-Chapitre européen à Finance Watch et The World Business Academy ».

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« Lorsque l’échange met en jeu des acteurs de deux pays, le règlement s’opère dans la devise de l’un d’eux. Quand un consommateur britannique, par exemple, achète une voiture importée du Japon, quelqu’un, le long de la chaîne des transactions, devra convertir la somme payée en livres pour sa contre-valeur en yens. Sur les 4 000 milliards de devises échangées quotidiennement, en 2010, seuls 2 %, environ, correspondent à une transaction de ce type. Les 98 % restants sont purement spéculatifs. Une transaction spéculative consiste à vendre une monnaie pour réaliser un bénéfice en jouant sur la différence de valeur entre les deux devises…

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Le volume des transactions spéculatives sur le marché des changes est plusieurs milliers de fois supérieur au total des transactions de toutes les places boursières du monde. Sur ce marché, la valeur des échanges spéculatifs d’une seule journée est supérieure à la valeur des biens et des services produits en une année en Allemagne ou en Chine. Encore ces chiffres pourraient-ils être sous-estimés dans la mesure où les transactions directes entre fonds d’investissements n’apparaissent pas dans l’étude de la BRI. On peut aussi mesurer la taille de ce marché en prenant en compte les produits dérivés échangés sur ce marché : leur valeur notionnelle est passée de 100 000 milliards de dollars à la fin des années 2000 à 700 000 milliards aujourd’hui. Autrement dit, les seuls produits dérivés sur le marché des changes équivalent à environ neuf fois le produit brut mondial ! »

« … le volume des transactions sur le marché des changes a atteint le niveau impressionnant de 4 000 milliards de dollars par jour en 2010, chiffre auquel il faudrait ajouter plusieurs milliers de milliards de dollars de produits dérivés. »

[1] Halte à la toute-puissance des banques ! ; Bernard Lietaer, Christian Arnsperger, Sally Goerner et Stefan Brunnhuber ; 2012 ; pp. 69 à 71 et 123.