Le trading haute fréquence est un produit de l’informatisation de la finance (voir le billet n° 017). Dans son ouvrage La médiocratie, le docteur en philosophie canadien Alain Deneault y consacre quelques pages éclairantes et fouillées, retranscrites en grande partie ci-dessous.

« … le marché fait désormais l’économie de l’esprit humain et se trouve essentiellement cadencé au rythme de nanosecondes (milliardièmes de seconde) par des algorithmes qui parfois dérapent… Un des inventeurs de ces machines, Thomas Peterffy, a observé en 2010 qu’elles "ont évolué plus rapidement que notre capacité à les comprendre et à les contrôler". Il devient impossible de concevoir les "réactions du marché" en lien, par exemple, avec telle ou telle information de nature politique, à moins que celle-ci ne relève d’une catastrophe. "Le marché" n’est tout simplement plus un sujet social. La rationalité économique relève désormais de programmes informatiques que des experts jettent dans la mêlée, sans précisément savoir ce qu’il adviendra des milliers de milliards qu’ils mettent quotidiennement en jeu.

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Ces machines jouent donc en Bourse l’épargne des petites gens, les dettes publiques des États, la valeur des monnaies, en affectant visiblement les cours à partir desquels les agences de notations attribuent ensuite aux institutions présentes sur les marchés de cruciales notes. L’auteur de 6 [pseudonyme Ervin Karp] conclut : "Les marchés ne sont plus qu’un immense théâtre des opérations où les calculateurs humains seraient bien incapables de comprendre quoi que ce soit." Environ 70 % des transactions boursières effectives aux États-Unis (40 % en Europe) passent aujourd’hui par ces ordinateurs, mais déjà 90 % des offres d’achat, qui engorgent le système boursier et participent de la variation des cours, sont de leur fait. Par exemple, le 1er octobre 2012, un algorithme non identifié a accaparé les infrastructures numériques de la Bourse en l’inondant d’offres sans intérêt de façon à réduire les flux des adversaires, dans le cadre d’une stratégie encore difficile à décrypter.

Plus rien ne tient. La Bourse de New-York est aujourd’hui physiquement au New Jersey, dans la banlieue inconnue de Mahwah. Là, dans des entrepôts ultras-sécurisés occupant l’équivalent de plusieurs terrains de football, des ordinateurs ultra-performants tirent quotidiennement en électricité ce qu’il en faudrait pour alimenter 4 500 maisons, afin de se disputer à pleine turbine la valeur de titres. La Bourse de Paris fait de même, pour sa part près de Londres, dans un ville connue de personne, Basildon.

Dans ce contexte, toute erreur est lourde de conséquences. Le 1er août 2012, un algorithme auquel la firme de courtage Knight Capital recourait strictement à des fins expérimentales – pour analyser la façon dont le marché informatisé réagirait si un acteur se comportait soudainement de manière insolite – est de lui-même passé à l’action sur la marché réel de New York. Achetant les titres lorsqu’ils étaient au plus cher et les revendant lorsqu’ils tombaient au plus bas, il a occasionné à ses clients des pertes de l’ordre de 180 dollars par milliseconde, soit 180 000 dollars par seconde, soit 10,8 millions de dollars par minute, et ce, pendant près de trois quarts d’heure. Personne ne s’est expliqué les raisons de ce dysfonctionnement. Quelques mois auparavant, le 23 mars 2012 à 11 heures 14 minutes 18 secondes et 436 millisecondes, une scène stupéfiante était survenue. La firme de courtage à haute fréquence Bats Global Markets venait de faire elle-même son entrée en Bourse, tambours battants, fixant son action à 15,25 dollars. En 900 millisecondes, le prix de son titre avait dégringolé à 0,28 dollars et la firme, K.O., a dû se laisser racheter par une concurrente les jours suivants. Un algorithme ennemi l’avait attendue de pied ferme et, sitôt sa cotation annoncée, avait dispersé des offres d’achat à la baisse tous azimuts à une vitesse folle, de façon à tuer le titre illico. Aucune enquête sérieuse n’a été menée sur la terreur qu’implique ce western financier du nouveau siècle. "Cette nouvelle bataille confirmait toutefois que les marchés étaient désormais le lieu de tous les conflits et que le gagnant était celui qui possédait l’algorithme le plus efficace et le plus rapide", écrit l’auteur [Ervin Karp].

Il s’ensuit des crises à répétition. Les experts pour qui l’actualité économique continue d’avoir un sens réfléchissent en somnambules. Les marchés se présentent explicitement comme le théâtre d’interminables échauffourées et les noms qu’affublent les courtiers à leurs algorithmes – Arid, Blast [Explosion], Guerilla, Iceberg, Nighthawk [Couche-tard], Ninja, Shark [Requin], Sniffer [Renifleur], Sniper, Stealth [discrétion] et Sumo – attestent de cet univers belliqueux Le lobby de cette finance à haute fréquence se contente d’expliquer qu’elle relève d’une nouvelle forme de darwinisme permettant, à terme, de situer les paramètres du marché. En réalité, ces algorithmes ne sont d’aucun intérêt pour l’économie des gens. Ils contribuent toutefois à déterminer les cours financiers en se trompant mutuellement, en se couvrant, en déployant sur les marchés des manœuvres de diversion ou en raflant la mise quelques millisecondes avant qu’un algorithme rival n’officialise la prise qu’il a préparée. Blast, par exemple, a pour fonction de démultiplier des ordres d’achat sur des plateformes boursières éparses de façon à contrecarrer toute réaction de la part d’algorithmes ennemis, tel que Sniffer, programmé pour repérer les logiques opératoires des logiciels à l’œuvre sur le marché. Devant tout cela, un malaise s’installe. Dans 5 Karp écrit qu’en cas de turbulence, les courtiers se demandent automatiquement "s’il s’agit d’un bug interne ou si cela provient du marché".

Tant d’agitation produit des krachs boursiers éclair qui sidéreraient les populations si leur cerveau avait le temps d’en prendre conscience. Il s’agit de plongées vertigineuses des cours financiers qui se trouvent rattrapées dans la milliseconde, de plongeons en spirale qui se réemballent aussitôt et foncent dans les hauteurs avant de tomber en chute libre. Quand la durée de ces descentes à pic est perceptible à échelle humaine, on croit rêver : le 6 mai 2010, les marchés états-uniens ont eu le temps de perdre et de reprendre en seulement dix minutes 700 milliards de dollars. Le prix des actions a alors fluctué de manière invraisemblable : "le cours de la maison de vente aux enchères Sotheby’s s’est envolé de 34 à 10 000 dollars. Celui du consultant Accenture a dégringolé de 40 dollars à 1 cent", rapportent Lelièvre et Pilet, dans un chapitre de leur ouvrage intitulé "En attendant le krach fatal". Les auteurs citent des polytechniciens et des ingénieurs de la finance chargés d’enseigner ces pratiques à leurs étudiants français, qui s’inquiétèrent les premiers d’une telle frénésie. En rien ne parvient-elle à ce à quoi elle prétend, soit la fixation des prix. Parmi eux, Nicole El Karoui parle d’un système fonctionnant en vase clos entre une poignée d’acteurs qui "ne savent pas où ils vont".

Hormis le comportement globalement incontrôlable, les risques de bugs informatiques, et les stratégies de poker menteur développées dans des combats entre algorithmes, tels que mentionnés par Alain Deneault, le trading haute fréquence n’est autre qu’une pratique déguisée de ce qui s’apparente à un véritable délit d’initié, mais en millisecondes. Expliquons cela.

Lorsque l’on est bien positionné dans le secteur de la haute finance, on possède aussi des serveurs informatiques de passage des ordres de vente ou d’achat bien positionnés, c’est-à-dire physiquement situés non loin des serveurs d’une place boursière. Les courtiers travaillant pour le grand public interviennent en général à partir de serveurs plus éloignés. Entre les serveurs de passage des ordres et les serveurs d’une place boursière, l’information transite à la vitesse de la lumière, généralement dans un câble électrique de cuivre, c’est-à-dire à environ 200 000 km/s. C’est une vitesse énorme. Mais si l’on considère un ordre envoyé depuis un serveur situé à 400 km de la place boursière, il mettra environ 2 ms pour y arriver. Nous n’avons pas pris 400 km tout à fait par hasard. C’est la distance qui sépare Londres de Paris. Et les serveurs de la Bourse de Paris sont physiquement situés… dans la banlieue de Londres. Donc si un serveur d’un acteur bien positionné dans le monde de la finance possède un serveur dans la région de Londres, il verra passer les ordres d’achats et de ventes d’actions d’une valeur de la Bourse de Paris au moment où elles parviendront sur place, soit 2 ms après avoir été émises par des serveurs situés à Paris. Si par exemple, à un instant précis, il voit passer plus d’ordres de vente que d’achat, il sait que cela entraîne une baisse du cours de la valeur et il peut aussitôt lancer un ordre d’achat à ce cours inférieur avant que les serveurs situés à Paris ne puisse le voir, 2 ms plus tard, et réagir.

Voilà comment des acteurs bien positionnés dans le monde de la finance peuvent spolier des investisseurs grand public par une sorte de délit d’initié à la vitesse de la lumière.

Un centime d’euro gagné par milliseconde, cela fait 10 euros par seconde, 36 000 euros par heure, etc.

[1] La médiocratie ; Alain Deneault, 2015, Lux éditeur ; pp. 78 à 82.