Voyons à présent, pour fixer les idées, comment Mathis Wackernagel établit en pratique l’équivalence en terre d’une consommation d’énergie. Nous nous limiterons aux exemples de l’énergie fossile et de l’hydro-électricité.

Pour l’énergie fossile, il expose trois façons d’aborder la chose dans le cadre d’une société durable. Le carburant fossile se présente sous une forme homogène et concentrée qui peut facilement être stockée et transportée. L’éthanol est un carburant qui présente les mêmes caractéristiques et qui peut être produit à partir de matière organique (issue de l’agriculture ou de déchets de l’industrie forestière). La première méthode consiste à déterminer la surface de terre qui serait nécessaire pour produire la quantité d’éthanol présentant le même contenu en énergie que le carburant fossile ; autrement dit pour remplacer la consommation en énergie fossile par de l’éthanol organique.

La deuxième méthode consiste, au lieu de la ressource, à considérer la pollution qu’elle engendre. L’équivalent est alors la surface de terre qui permet de piéger la quantité de CO2 qui a été libérée par la combustion du carburant fossile.

La troisième méthode s’appuie sur du long terme. Elle consiste à reconstruire pour les générations futures un stock de capital naturel (forêts) au même rythme que le carburant fossile est consommé. Cependant, Mathis Wackernagel note que cette approche sous-estime l’équivalence en terre car l’utilisation de la biomasse forestière présente un rendement moins élevé que l’énergie fossile pour alimenter les processus humains de production.

Le débat du choix de la méthode la plus pertinente s’avère toutefois relativement superflu car Mathis Wackernagel rapporte qu’elle conduisent concrètement à des résultats quasiment identiques : un hectare de terre pour 80 à 100 gigajoules (Gj) de carburant fossile dans les trois cas.

Pour l’hydro-électricité l’équivalent en terre est estimé en additionnant la surface de terre inondée par un barrage et la surface de forêts qu’il a fallu déboiser pour le corridor de passage des lignes de transport haute tension, puis en divisant ce total par la production annuelle d’électricité du barrage.

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Au final, Mathis Wackernagel exprime l’empreinte écologique par un tableau (une matrice) qui connecte les différentes catégories de consommation aux différentes catégories de terre. Dans la version la plus simplifiée que nous avons décrite : 5 catégories de consommation et 6 catégories de terre. Une case du tableau correspond à l’empreinte écologique pour une catégorie de consommation sur une catégorie de terre. L’empreinte écologique globale est la somme de toutes les case du tableau. Si ce total est supérieur à 1, cela signifie que le taux de consommation du capital naturel par les activités humaines a été supérieur à celui auquel la nature peut le renouveler.

Le tableau donné en exemple dans la thèse de Mathis Wackernagel, et reproduit dans l’image ci-contre, concerne les données de 1991 pour le Canada. On y lit que l’empreinte écologique globale est de 4,28 (dont 1,30 pour la seule alimentation ; 0,89 pour l’habitat ; 0,90 pour les transports ; 0,89 pour les biens de consommation ; 0,30 pour les services). Ainsi, en 1991, il aurait fallu 4,28 Terre pour maintenir la durabilité du capital naturel si toute l’humanité consommait comme un Canadien moyen.

 

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En 2003, neuf années après avoir soutenu sa thèse, Mathis Wackernagel cofonda avec Susan Burns (une ingénieure avec laquelle, semble-t-il, il partageait sa vie) une ONG, Global Footprint Network, dont le siège est en Californie et qui possède également des bureaux à Genève et à Bruxelles. [1] Son objectif est d’affiner le modèle, de recueillir les données et de calculer chaque année l’empreinte écologique de chaque pays.

En globalité (moyenne mondiale), le graphique montre que l’empreinte écologique est devenue supérieure à 1 à partir de 1971. La dernière actualisation indique une valeur de 1,73 pour 2017. Autrement dit, en moyenne mondiale il faudrait 1,73 Terre pour maintenir durablement la consommation de ressources et la production de déchets de l’humanité.

Depuis que l’empreinte écologique est devenue supérieure à 1, pour mieux marquer les esprits, Global Footprint Network a introduit la notion de jour du dépassement comme étant le jour de l’année auquel les ressources renouvelables ont été entièrement consommées et à partir duquel ce qui est consommé est prélevé sur le capital naturel. Ce jour se détermine donc en divisant 365 par l’empreinte écologique mondiale. Pour 2017 on obtient donc 365 / 1,73 = 211. Le jour du dépassement est le 211e jour de l’année, soit le 30 juillet.

L’empreinte écologique de 2017 se décompose comme suit par continents : 0,77 pour l’Afrique ; 1,52 pour l’Asie ; 2,97 pour l’Europe ; 1,63 pour l’Amérique latine et les Caraïbes ; 5,03 pour l’Amérique du Nord et 4,45 pour l’Océanie. Celle de la France est à 2,88.

[1] https://www.footprintnetwork.org/