Comme cela a été indiqué dans le précédent billet n°080, 12 scénarios ont été étudiés dans la seconde mise à jour de 2004 du rapport Meadows, « Les limites de la croissance ». Dans ce billet et quelques suivants nous allons considérer tout particulièrement quatre d’entre eux. Les extraits de l’ouvrage présentés dans ce billet concernent le cas qui peut être qualifié de scénario de référence, le Scénario 1 :

« [Les résultats du] "Scénario 1"… montrent le comportement de World3 lorsqu’il fonctionne "tel quel" avec des chiffres que nous considérons comme décrivant de façon "réaliste" la situation moyenne qui a été celle de la seconde partie du XXe siècle et sans hypothèse technique ou politique qui sorte de l’ordinaire…

Dans ce scénario [graphiques de l’image jointe], la société suit une trajectoire très classique aussi longtemps que possible sans introduire de changement politique majeur. Elle trace le cours de l’histoire tel que nous l’avons connu tout au long du XXe siècle. La production de nourriture, de biens industriels et de services sociaux augmente en fonction de la disponibilité de capital pour répondre à d’évidents besoins. Aucun effort démesuré n’est fait pour réduire la pollution, protéger les ressources ou protéger la terre, sauf dans la mesure où cela a un sens économique immédiat. Ce monde simulé tente de mener toute une population à la transition démographique et de lui faire connaître une économie industrielle prospère. Dans le monde du Scénario 1, les soins de santé et le contrôle des naissances deviennent très répandus à mesure que le secteur tertiaire se développe. Avec l’essor du secteur primaire, ce monde utilise davantage d’intrants agricoles et obtient de meilleurs rendements. Il émet plus de polluants, nécessite plus de ressources non renouvelables et obtient une production plus importante grâce au déploiement du secteur industriel.

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La population dans le Scénario 1 passe de 1,6 milliards d’habitants lors de l’année de simulation 1900 à 6 milliards en 2000 et à plus de 7 milliards en 2030. La production industrielle totale est multipliée par 30 ou presque entre 1900 et 2000, puis par 10 jusqu’en 2020. Entre 1900 et 2000, seuls 30 % du stock total de ressources non renouvelables de la planète sont utilisés ; il en reste donc plus de 70 %. Les niveaux de pollution de l’an 2000 commencent à peine à augmenter de façon importante et sont de 50 % supérieurs à ceux de 1990. Les biens de consommation par habitant en 2000 ont augmenté de 15 % par rapport à 1990 ; ils ont été multipliés par 8 ou presque par rapport à 1900.

Quand on regarde la moitié gauche des graphiques du Scénario 1, on ne voit l’évolution des courbes que jusqu’en 2000 et le monde tel qu’il est simulé semble se porter à merveille.de vie s’allonge, le nombre de services et de biens par habitant augmente, tout comme la production totale de nourriture et la production industrielle. Le bien-être humain moyen ne fait que progresser. Quelques nuages se profilent cependant à l’horizon : les niveaux de pollution augmentent, ainsi que l’empreinte écologique des hommes. Et la quantité de nourriture par habitant stagne. Mais dans l’ensemble, le système continue à croître et très peu d’éléments annoncent les bouleversements imminents.

Puis, tout à coup, alors que le XXIe siècle est entamé depuis quelques décennies à peine, la croissance de l’économie s’arrête et s’inverse de façon assez soudaine. Cette discontinuité est principalement due à l’augmentation rapide du coût des ressources non renouvelables. Cette hausse se répercute sur tous les secteurs économiques et se traduit par des capacités d’investissement de plus en plus rares…

[…]

L’entretien et la maintenance sont donc suspendus, les équipements industriels se détériorent et entraînent la baisse de la production industrielle, pourtant nécessaire à la croissance des stocks de capital et des taux de production dans les autres secteurs de l’économie. Au bout du compte, le déclin du secteur industriel provoque celui des secteurs tertiaire et primaire qui sont dépendants de la production industrielle. Le déclin de l’industrie a un impact particulièrement fort sur l’agriculture, … car la surexploitation avant l’an 2000 a déjà quelque peu entamé la fertilité de la terre. Résultat : la production de nourriture est essentiellement maintenue en compensant cette dégradation de la terre au moyen d’intrants industriels comme les engrais, les pesticides et les dispositifs d’irrigation. La situation s’aggrave avec le temps, car la population continue à croître du fait des décalages inhérents à sa structure par âges et au processus d’ajustement social aux normes en matière de fécondité. Pour finir, vers 2030, la population atteint un pic, puis commence à diminuer car le taux de mortalité augmente du fait du manque de nourriture et de service de santé…

… La seule affirmation que nous pouvons formuler au sujet du Scénario 1 est qu’il décrit le probable mode de comportement général du système à la condition que les politiques qui influencent la croissance économique et démographique restent identiques à celles qui ont prévalu durant la dernière partie du XXe siècle, à la condition que les technologies et les valeurs continuent à évoluer d’une façon représentative de cette époque et à la condition que les chiffres incertains du modèle soient à peu près corrects. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 280-285.