« L’histoire récente de la pêche dans le monde illustre bien à quel point la technologie et les marchés réagissent parfois de façon inappropriée lorsqu’on approche des limites. Dans le cas de la pêche mondiale, on s’est retrouvé en présence du cocktail "normal", composé de déni des limites, d’efforts croissants pour conserver le volume de capture traditionnel, d’expulsion des pêcheurs étrangers, de subventions attribuées aux pêcheurs locaux et, pour finir, de mise en place hésitante d’une réglementation. Dans certains cas, comme dans celui de la pêche à la morue sur la côte est du Canada, à laquelle font référence les citations ci-dessus, l’intervention de la société s’est produite trop tard pour préserver les ressources.

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La réglementation de la pêche concerne petit à petit la majeure partie des grandes pêcheries. L’ère des "océans en libre accès" touche certainement à sa fin. Les limites ne font plus de doute, et constituent aujourd’hui un aspect essentiel de la pêche dans le monde. Conséquence de la pénurie de ressources et de réglementation, les captures mondiales de poisson sauvage ont cessé d’augmenter. Dans les années 1990, l’ensemble des captures mondiales de poisson de mer à des fins commerciales avoisinait les 80 millions de tonnes par an… Nous ne saurons que dans un grand nombre d’années si ce palier est soutenable ou s’il annonce le début d’un effondrement. Vers 1990, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a estimé que les eaux de la planète ne pouvaient pas supporter une pêche commerciale dépassant les 100 millions de tonnes par an de ressources conventionnelles, un chiffre légèrement au-dessus du niveau constaté dans les années 1990.

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Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’aquaculture ait connu un rapide essor à la même époque et qu’elle produise aujourd’hui près de 40 millions de tonnes de poisson par an contre 13 en 1990. Un tiers du poisson consommé dans le monde vient à présent de l’aquaculture. N’est-ce pas là une belle réaction de la part du marché et de la technologie ? Cet essor de l’aquaculture n’est-il pas l’illustration de la faculté de la technologie et des marchés à résoudre les problèmes ? Pas vraiment, et pour trois raisons. La production de poisson représentait auparavant une source de nourriture ; elle est en train de devenir un exutoire. Le poisson et les autres espèces aquatiques nourrissaient auparavant les populations pauvres ; ils nourrissent aujourd’hui de plus en plus les riches. Les bancs de poisson sont neutres pour l’environnement ; les exploitations piscicoles sont catastrophiques.

Tout d’abord, les lieux de pêche en haute mer sont une véritable source de nourriture pour l’humanité, car ils permettent la transformation de simples plantes en une chair délicieuse. Les élevages de poissons, eux, ne représentent pas une source nette de nourriture ; ils ne font que convertir une forme de nourriture en une autre avec les inévitables pertes qui accompagnent chaque stade du processus. Les poissons d’élevage sont généralement nourris avec des céréales ou des farines de poisson. Deuxièmement, le poisson était auparavant une importante source de nourriture pour les populations pauvres, une source locale peu ou pas coûteuse. Les communautés pouvaient se rassembler et, au moyen d’outils simples, se procurer la nourriture dont elles avaient besoin. Les élevages de poisson, en revanche, sont destinés aux marchés où les profits sont les plus élevés. Le saumon et les crevettes d’élevage finissent dans les assiettes des populations riches et ne nourrissent plus les pauvres. Et la situation est rendue plus problématique encore par la destruction des ressources halieutiques côtières. De nombreux stocks locaux ont en effet disparu et les consommateurs situés loin de ces réserves font grimper les prix des stocks restants. Résultat : les pauvres ont moins de poisson à leur disposition. Enfin, l’élevage du poisson, des crevettes et d’autres espèces aquatiques produit d’importants dégâts sur l’environnement. À cause de cette activité, certaines espèces cultivées s’échappent dans la nature, les mers recueillent des déchets alimentaires et des antibiotiques, les virus se répandent et les zones humides côtières sont détruites. Et ces effets dévastateurs ne sont pas le fruit du hasard. Ils résultent du fonctionnement du marché : ce ne sont que des "externalités" qui n’affectent en rien les prix et les profits des principaux marchés halieutiques.

Plusieurs événements d’envergure illustrent le stress considérable qui pèse sur les pêches de la planète. En 1992, le gouvernement canadien a fermé toutes ses zones de pêche situées sur la côte est, y compris les pêcheries de morue. Elles étaient toujours fermées en 2003, car les stocks n’étaient pas suffisamment reconstitués. En 1994, la pêche au saumon au large de la côte ouest des États-Unis a été drastiquement limitée. En 2002, quatre pays bordant la mer Caspienne sont tombés d’accord pour mettre en place un dispositif de protection de l’esturgeon, qui donne le célèbre caviar, après que les captures annuelles sont passées de 22 000 tonnes dans les années 1970 à seulement 1 000 tonnes à la fin des années 1990. Les populations de thons rouges, qui vivent normalement 30 ans et atteignent 700 kg, ont baissé de 94 % entre 1970 et 1990. Quant au nombre total de captures dans les eaux norvégiennes, il n’est maintenu que parce que les poissons les plus prisés, qui ont disparu, sont remplacés par des espèces moins courues. » [1]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; pp. 370-374.