Les différents scénarios présentés dans Les limites de la croissance par l’équipe Meadows montrent que l’effondrement ne peut être évité au cours du XXIe siècle que par une transition vers un équilibre soutenable où le monde opte dans son intégralité à la fois pour une limitation des naissances à deux enfants par couple en moyenne, pour une limitation de la production industrielle à un niveau correspondant pour tous à une vie convenable mais sans excès, et par une mise en œuvre concertée de technologies efficientes dans l’utilisation des ressources et la réduction de la pollution. Mais le Scénario 9 de l’équipe Meadows a été conduit sur la base d’une mise en œuvre de ces dispositions à partir de 2002. Nous sommes une vingtaine d’années plus tard et, à peu de choses près, rien de tout cela n’a encore été mis en place. Et les auteurs de Les limites de la croissance alertent sur le fait que « chaque fois que la transition vers un équilibre soutenable est repoussée d’un an, l’intérêt des compromis et des choix qui resteront possibles une fois la transition achevée s’en trouve réduit. » [1]

On peut avoir une idée du degré des conséquences de ces 20 nouvelles années de retard – c’est-à-dire du niveau auquel les choses s’aggravent avec la durée de la poursuite de l’inaction – grâce au Scénario 11 proposé dans l’ouvrage de l’équipe Meadows. Dans ce scénario les auteurs étudient ce qu’il devrait advenir si la mise en place des mesures du Scénario 9 ne s’est pas produite en 2002, mais intervient vingt années plus tard, en 2022.

(Le Scénario 10 présente l’évolution tout en douceur de la situation si la mise en œuvre s’était opérée en 1982. Aujourd’hui cela ne présente plus d’intérêt pratique, sinon pour nourrir des regrets.)

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À propos de la mise en œuvre des mesures en 2022 les auteurs décrivent succinctement ainsi l’interprétation des résultats donnés par World3 (contrairement aux scénarios précédents il n’y a pas de graphique des résultats dans le livre) :

« … il est trop tard pour éviter le déclin. Ces 20 années [de retard] permettent en effet à la population d’atteindre les 8 milliards d’habitants bien plus tôt que dans le Scénario 9. Cette activité industrielle plus soutenus à laquelle s’ajoute ce retard de 20 ans dans la mise en place de technologies de contrôle de la pollution débouchent sur une crise de la pollution. Cette dernière entraîne la baisse du rendement agricole, la quantité de nourriture par habitant chute et avec elle l’espérance de vie et la population. Attendre 20 ans supplémentaires avant d’entamer une orientation vers la durabilité réduit les possibilités qui s’offrent au monde comme nous l’avons simulé, qui se retrouve embarqué dans une expérience chaotique et finalement sans issue. Les politiques autrefois adéquates ne suffisent désormais plus. » [2]

Un peu plus loin les auteurs donnent leur vision de ce qui différencie société durable et non durable :

« … La différence entre une société durable et la récession économique actuelle, c’est un peu comme la différence entre une voiture qu’on arrête délibérément au moyen de ses freins et une voiture qui s’arrête parce qu’elle a heurté un mur de brique. Lorsque les économies actuelles connaissent un dépassement, elles basculent trop rapidement et de façon trop inattendue pour que les individus et les entreprises aient le temps de se recycler, se réimplanter ou s’adapter. Alors qu’une démarche volontaire vers la durabilité serait suffisamment lente et préparée pour qu’individus et entreprises puissent trouver leur place dans la nouvelle économie.

Une société durable n’est pas non plus condamnée à retourner à l’âge de pierre technique ou culturel. Au contraire : libérée de toute crainte et de toute avidité, elle ferait la part belle à la créativité humaine. La société et l’environnement n’ayant pas à supporter le coût élevé de la croissance, la technologie et la culture pourraient s’épanouir… » [3]

Une petite touche d’optimisme vient malgré tout agrémenter l’analyse finale :

« … L’une des représentations mentales actuelles les plus étranges est celle qui veut qu’une société où dominerait la modération serait obligatoirement régie par un État autoritaire et centralisé. Ce type de contrôle n’est ni possible, ni souhaitable, ni nécessaire dans une économie durable…

Une imagination débordante n’est pas nécessaire pour concevoir un minimum de règles sociales… qui rendent possible l’évolution, la créativité et le changement, et octroient bien plus de libertés que ce que pourra jamais faire un monde qui continue à se heurter à ses limites ou à les dépasser. Parmi ces règles, l’une des plus importantes s’accorderait parfaitement avec la théorie économique : elle associerait connaissance et réglementation… de façon à ce que le prix d’un produit reflète tous les coûts qui ont permis de le produire (y compris les effets secondaires d’ordre social et environnemental)… » [4]

[1] Les limites à la croissance ; Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, 2004, traduction d’Agnès El Kaïm, 2017 ; édition Rue de l’échiquier, Paris ; p. 397.

[2] Ibid ; pp. 400 et 401.

[3] Ibid ; p. 409.

[4] Ibid ; pp. 410 et 411.